jeudi 15 octobre 2015

Un mercredi Camille tient ma main, nous courrons sur les trottoirs glacés, le vent siffle à nos oreilles mais sa peau contre ma peau et son petit sourire, tout à l'heure lorsque nous nous glisserons dans les fauteuils rembourrés et que les lumières s'éteindront pour offrir vies à d'autres mondes et d'autres histoires, ça vaut toutes les morsures du mistral. Ses petites mains embrassent la tasse de chocolat brûlant, il dit j'ai aimé le film tu sais, j'aime partir ailleurs, je murmure moi aussi, amour, j'aime partir ailleurs et j'aime le faire avec toi et je raconte les séances parisiennes, mon ventre plein d'un minuscule lui, les séances de neuf heures encore en pyjama sous mon manteau de velours vert et puis celles de l'après-midi avec Arthur et puis un Carné au Grand Action un jour d'été, un jour d'orage. Il me dit qu'il a envie d'aller à Paris, je dis oui, oh oui, allons-y et on rit, on invente le programme d'une escapade tous les deux, on se promet de le faire avant Noël et l'on reprend le chemin de la maison, avides de raconter à ceux qui partagent nos vies, le trésor d'une après-midi d'automne.

A l'aube, alors que je me glisse dans mes vêtements et dans la nuit qui s'estompe, tout le monde dort encore. Je dépose les bols et le jus de pommes sur la table de bois, je pose un baiser sur les fronts de mes enfants, de mes amours, la main de Vi. étreint la mienne, son corps chaud contre mon ventre pour quelques minutes volées, reste reste, mais je pars. Je pars dans les matins froids, une pomme dans une poche et un euro pour le café dans l'autre. A la radio j'écoute Patrick Cohen en levant les yeux au ciel et souvent, je tapote mon tableau de bord, je psalmodie in restless dreams I walked alone avant que la musique s'enclenche et m'enveloppe dans un rêve agité où je devine le jour qui s'amorce.

Une nuit, Blanche pleure dans le noir. Je murmure chifoumi, le premier à trois et dans la pénombre, je cherche les contours des doigts de Vi., il cherche à deviner la forme des miens. Quand nous avons fini d'étouffer nos rires dans les oreillers bleus, l'enfant s'est rendormie.

Vendredimatin à l'aube, Olive surprend Camille en train de lire l'Histoire dans les toilettes et la discussion si sérieuse entre celui de trente ans et celui de quatre au sujet de la guerre du Pacifique nous arrache un sourire. Quand nous descendons les pieds nus, ils ont préparé des tartines de pain d'épices et rient comme des savants fous.
Plus tard, chez Béa nous buvons le café en faisait les mots fléchés et ça faisait si longtemps bon sang, ce rendez-vous des petits matins. J'écoute avec V. Camille chanter Que je t'aime et on monte le son et on monte le son et on se saute dans les bras, on se chatouille, on tombe en riant sur le grand lit bleu et les yeux dans les yeux, un peu émus par tant de joie, on se dit qu'on s'aime. Ah, être sérieux mais ne pas se prendre au sérieux, ah la vie qui va qui vient.
A vite.

Un jour, quelqu'un me dit en parlant de lui et de moi "nous sommes des fragilités" et comme chaque fois que je trouve une phrase belle, j'ai envie qu'on me la tatoue. Mais le projet suivant est déjà songé, et celui d'après aussi et il n'y aura bientôt plus assez de place sur mon corps pour toutes les belles phrases que j'entends. Jeudisoir, je finis un livre de Modiano que j'ai détesté aux premières pages et que je ne voulais plus lâcher aux dernières. J'ai envie d'alle retrouver Elio à Paris mais il me faut patienter un mois. En attendant, je poste sur son mur facebook pour chaque jour passé loin de lui une recette, un extrait de livre, une photo, un podcast d'émission de francecul, une chanson ou mille petites choses. Nous en sommes à vingt-trois cadeaux mais j'ai du retard. Il est minuit-deux, quelqu'un ne cesse plus de me décevoir encore et encore et encore, j'ai un peu le coeur en miettes ce soir et les yeux secs d'avoir trop pleuré.

Dix-sept heures, dans le grand hamac il y a Blanche et Camille enlacés, il y a moi qui les observe et qui les aime, il y a le temps qui passe et sur lequel nous ne cherchons pas à avoir de prise puisque c'est doux, si doux ces instants là. Au loin, on entend le bruit de nos colocs qui jardinent et l'on voit parfois leurs visages en sueur et leurs sourires heureux du labeur effectué apparaître au delà de la toile rouge. Pour le goûter, il y aura du crumble aux noisettes fait maison mais pour l'instant on s'en fiche, on est tout à cette certitude d'être à la bonne place au bon moment

Lundi nuit, je ris d'une blague nulle à un copain, je me demande comment devenir copine avec ma proffe de grammaire, je fais un voeu aux étoiles, à la vie et à l'univers, je me réjouis de mes amitiés dans mon nouvel endroit, des cafés avec J. et M., de l'organisation avec Aude, de la complicité avec Adrien, des mardifilms, des mercredimidiburgers, des jeux du soir et de ce moment où tous les gens de cette maison se réunissent pour le dîner et qu'on dit à tour de rôle notre plus beau moment de la journée. Indéniablement, pour moi, c'était me rendre compte qu'une certaine affection avait disparue et que j'étais libérée de ce joug si pesant. J'ai pensé à B. aussi, avec un peu de nostalgie et puis j'ai vu le sourire de mon amoureux et tout s'est illuminé. Je crois que je suis l'émotion, le volcan, le feu, la pulsion. Mon coeur ne cesse plus jamais de battre la chamade. Et ce soir, sous le ciel couvert, on se disait Olive et moi combien la vie était belle et peut-être même qu'on l'a un peu chanté.

Samedi soir, je roule toute seule sous l'orage, il est si tard que je ne sais guère si nous sommes le jour ou la nuit. J'écoute à la radio une émission magnifique qui parle d'Oliver Sacks, de l'écriture et des sens. Au loin, les éclairs illuminent le Vercors par intermittence et je me dis que je suis chanceuse d'avoir ce temps en moi, avec moi - ce temps d'être.
Dimanche matin, après avoir acheté de petits fromages au marché nous buvons des bières en terrasse. Nous sommes onze à table pour manger le poulet aux oignons, je chante le poulet du dimanche qui est de gauche et Olive dit EMMA, elle se fait raccommoder la crinoline par des badboys à l'arrière des calèches en imitant le phrasé de Rochefort et on rit, oh comme on rit. Il y a du gâteau aux noisettes pour le dessert, des parties de jeux, dans de grands saladiers nous avons mis le raisin, les figues et les prunes ramassées dans le jardin. Ca sent la vie, ça sent l'automne, ça sent les potes, ça sent le bonheur. Salut la vie.

A presque neuf heures, je regarde par la fenêtre et je m'aperçois que V., en revenant de l'école, est resté dans la voiture. Je m'emmitoufle dans ma couette et traverse, pieds nus, le jardin encore humide de rosée. Je le rejoins dans l'habitacle et nous observons le jour se lever sur la forêt d'en face, nos champs, le village en contrebas, tout en écoutant Cécile Duflot sur France Inter. Quand Adrien arrive pour le café plusieurs minutes plus tard, il nous trouve ainsi, les pieds sur le tableau de bord, la couette sur les genoux, le sourire aux lèvres. Hello hello la vie.

Un matin après une nuit trop courte, je mange des flocons d'avoine cuits dans du lait de coco et puis des oeufs au plat, assise comme une reine dans mon lit. Les uns sont partis randonner, les autres ont dormi dans la maison d'à côté, nous ne sommes plus que deux à papoter en déjeunant, on s'appelle Olivier des bois et Marie belle et on trouve justement que la vie est drôlement chouette. Salut.

Jeudimatin, l'orage tonne et la route n'est que pluie. J'ai annulé tous mes rendez-vous et dans ma robe bleue, celle qui fait tourner les têtes, je bois un bol de café, assise sur la terrasse, au côté d'Adrien. Nous regardons tomber l'eau en refaisant le monde, et c'est doux, si doux ce premier café du matin en conscience d'une journée entière à moi, juste moi. Mardisoir, c'était la danse et j'ai valsé à en perdre la tête ; longtemps après, quand j'étais couchée, je me croyais encore dans les nuages. Il y a les beaux enfants, la promesse d'une grande fête, le cinéma du mercredi après-midi, les petites mains de Blanche qui applaudissent et cette chose folle de lui transmettre ma passion et un peu de mon travail, il y a le coeur qui bat et la vie qui va, il y a tous les soirs la peau chaude de Vivien contre la mienne. La saison de la chasse est rouverte, on fait la grimace mais on pense aussi aux soupes de potimarron, aux clafoutis, aux marrons chauds, à la cheminée à rallumer et on se dit que ça ira, ça ira, toute la vie. Bienvenue l'automne.

Mardisoirsérie avec les colocs, les histoires du soir lues à trois voix, les petits mots sur les pare-brises, le marché avec les potes et les framboises du verger d'à côté, le mail de mon ami O. qui nous offre - à ma copine Zou et moi - un week-end massages pour l'anniversaire de celle-ci, les ceussent qui prévoient de venir bientôt, l'apéro demain soir avec les nouvelles têtes chouettes et un jeu à trouver pour faire racheter une licorne, une grande fête qui s'organise, des lampions dans les tilleuls et la feuille de peuplier tremble tatouée à l'encre noire qui virevolte dans la lumière de fin de journée. Allô la vie, j'arrive.

Le dimanche matin, on regarde des films. On regarde Demy et Miyazaki et Charlot.
Jeudisoir, on ne fait pas de jeux mais au coude à coude avec Olive, on regarde un film dans lequel s'amusent des petits singes et on gémit "aaaaw" toutes les cinq minutes devant tant de chouseté. A un moment, va savoir pourquoi ou comment, on bifurque sur un Van Dormael et puis on se taquine et puis on rit et puis on oublie le film et puis la vie quoi.