dimanche 6 septembre 2015

Tu rêvais d'être libre et je te continue



Une nuit je me questionne sur l'amour et le désir, sur ce qui nous meut au plus près des peaux des autres, quelle est l'odeur, quelle est la sueur, que va-t-on quêter dans la rencontres des corps, la confrontation des bras, les cris qui se croisent ? A des oreilles noctambules, je dis comme j'aime l'amour avec V., comme il est mon amant le favori, comme notre vie m'exalte ; mais je raconte aussi la séduction, le jeu de la parole, les lèvres qui se rapprochent dans des nuages de buées bleues et les questions qu'on se pose, les danses muettes d'avant aimer. Il existe une petite magie qui crée cette tension fameuse, tout ce qui donne une intensité folle au plaisir. J'exprime comme l'instauration du désir par la découverte n'existe qu'ailleurs et je me questionne sur ce que ça dit de moi, ce que ça dit de l'autre, et où en sommes-nous maintenant ?

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Une autre nuit, j'invente des recettes sucrées pour O. Nous avons joué, lui, V. et moi jusque tard sur la table rouge du salon, riant de ces plaisanteries qui n'appartiennent qu'à nous et de ces connivences propres à ceux qui vivent ensemble. Lorsque je lui tend son bol, il me dit que je suis la plus mignonne et les pieds nus sur le carrelage froid de notre cuisine, je souris secrètement en pensant qu'il a raison. Je porte la robe bleue, nouée à la taille et décolletée sur ma poitrine lourde, la robe bleue qui s'ouvre et se croise lorsque je sautille-comme-toujours, la robe bleue de cette fin août deux mille quatorze sur une terrasse toulousaine, et ce baiser qu'un garçon m'avait volé après avoir écrit des heures sur ce qui donne envie d'embrasser. Parler du désir, ça crée le désir, tu disais, et bien des fois après cela nous avons fait l'amour. 

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Une nuit différente je téléphone à L. depuis le hamac et la pierre de meule. Sa voix chafouine me chagrine. J'aimerais tant l'entendre sourire. Il me dit ne t'embête pas, va et je voudrais qu'il sache que c'est peut-être ça qui me meut finalement ; faire sourire les chers aimés, leur souffler des bulles de savon dans le nez, inventer des jeux et des gages, créer un cadeau d'anniversaire épistolaire à tiroirs et à surprises, improviser un calendrier de l'avent au plus proche des goûts, avoir toujours une surprise dans la poche, une pensée à partager, ne pas rater une occasion de faire goûter à ma tribu cette joie qui me prend au coeur et qu'il me plait tant de partager. Oui, je voudrais te faire sourire, un sourire ensoleillé parce que si toi tu as peur de l'inconnu, moi je crois qu'il est notre plus bel atout et que la vie n'est jamais vraiment jouée.

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Autour de la table de ma copine d'ici, on se dit qu'on va créer un groupe d'éclés, et puis une pièce de théâtre, et puis un arbre en carton pour faire une grande fête, et puis et puis et puis ; nous foisonnons d'idées entre deux crêpes. Dehors, les marmots jouent si bien qu'on ne les entend plus, il ne reste que la fumée chaude qui s'échappe de nos tasses de thé et les promesses d'un automne radieux. Plus tôt, je rentre de la Grande Ville et j'écoute sur Inter une émission qui parle de Ginsberg et ses comparses de la beat generation. Lorsque j'arrive à la maison, je découvre que depuis son poste de chantier et sans que nous le sachions, A. entendait les mêmes paroles, les mêmes chansons, les mêmes histoires et, ensemble, nous sourions de ce lien là entre nous. Dans le restaurant que nous aimons, la Comparse nous dit que sa grand-mère est morte cet été. Elle avait cent ans et s'appelait Blanche. Nous tombons d'accord pour conclure qu'il y a quelque chose de rassérénant dans cette idée, le partage du prénom, cent ans contre un an, l'histoire qui se renouvelle. Il faudra que je vous dise pourquoi j'aime tant les cimetières, une autre fois.

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Le ciel est dégagé ce soir, j'ai vu trois étoiles filantes et un feu d'artifice, l'espoir de lendemains qui chantent et les lignes d'une main. J'ai envie de crier aimez-moi dans la nuit brûlante, oh aimez-moi, menez moi en Toscane et aimons nous dans la terre chaude des vignes du sud, allons à Sienne, soyons heureux, laissons nos corps exulter lorsqu'ils se déshabillent et nos esprits ne jamais cesser de se battre, aimez-moi dans mes robes bleues et mes paradoxes, aimez-moi vibrante comme chiffonnée, séduisez-moi et aimez le faire, oui. Aimez moi dans mes corps imparfaits, dans mes douleurs parfois, dans le rire, aimez la lumière sur mon visage et ma gorge à jamais offerte, le chignon indomptable et les jambes bronzées, aimez-moi pour ce que je raconte, ce que j'apprends, ce que je transmets et ce que j'écris, aimez-moi vivante, aimez-moi vivre, ah aimez-moi et donnez moi toute la beauté du monde, puisque je le mérite si bien. Et toi, qui cite ma pièce de Shakespeare favorite entre toutes, je t'aime déjà mais tu le sais.

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A toi, ma chère Minka, qui me demandait les cinq réalisations dont je suis le plus fière, je crois pouvoir répondre qu'il y a le résultat de dix ans de lutte dont je vois les petites pousses vertes apparaître ces jours-ci, comment je me suis extraite et comment je me construis, qui je deviens et ce que devine être ; il y a la petite Manouche et le Prince Pain d'Epice, Camille et Blanche dont l'indépendance d'esprit et l'humour me touchent et m'émerveillent chaque jour ; il y a cette façon dont ma vie et celle de V. s'harmonisent en une courbe fluctuante mais jamais rompue, qui tend à jamais vers la fluidité ; il y a ce que j'écris ici et ailleurs, ce que j'en reçoit, combien je progresse et les filets que je tends pour en faire quelque chose de sérieux, madame, quelque chose qui donne un sens supplémentaire à cette vie qui en comporte déjà tant ; il y a, enfin, l'amour que je crois réussir au plus grand, au plus juste, au plus beau - et qui se profile pourtant toujours mieux - peut-être finirais-je par en mourir, mourir d'amour et puis c'est tout.

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vendredi 4 septembre 2015

et que ne durent que les moments doux / durent que les moments doux




// Quand j'ai fermé doucement la porte de la maison, j'ai laissé l'odeur de B., le vieux t.shirt et l'épingle à nourrice, le livre emprunté ; j'ai laissé son odeur de lessive si caractéristique et le souvenir des nems qu'il me cuisinait, j'ai laissé Sceaux en orbite quelque part dans un endroit où l'on peut survivre à la douleur. Il dormait encore, sans doute, sa peau parcheminée ramassée autour des mains que j'avais serrées entre les miennes un nombre incalculable de fois. J'ai peut-être murmuré au-revoir ou peut-être même pas, je suis partie sans me retourner et lorsque je suis revenue des semaines plus tard, il n'était plus là / En Avignon, j'ai retrouvé comme chaque année la fougue qui porte aux nues, les listes d'attentes, les belles surprises et les grandes déceptions. J'ai croisé mes copains, bu des tas de cafés à des tas de terrasses et un grand verre de vin blanc place des Corps Saints. Un jour au détour d'une rue nous avons entendu un orchestre jouer Ginette et Camille a crié Oh Maman, Oh Maman, c'est la chanson et ça l'était mon joli chat, c'était la chanson, celle qui fait vriller le coeur et danser les amoureux. Nous avons suivi Ginette jusqu'à nous perdre au coeur de la ville en fête / Une autre fois, à l'ombre des grands murs de la BNF, je jetais sur un papier des mots en vrac, les yeux brillants et la main leste, inquiète d'oublier des idées, soucieuse de ne pas comprendre, heureuse d'entamer les prémisses d'une nouvelle voie professionnelle. Le résultat très approximatif est lisible ici et raconte l'émotion qui m'a saisie à la découverte de cette adaptation des Fragments d'un discours amoureux / Plus tard, il y avait le petit bureau de bois au milieu de la grande maison vide et les rires chez la Comtesse, les piles de Saint Nectaire qu'on achetait pour les copains, les salades à tout, le bac à sable et le pommier de Camille qui comportait de petits fruits dorés, le projet d'exposition dont on parlait avec les mains en l'air et le visage radieux, comme si tout allait changer, comme si nos vies prenaient un tour nouveau et peut-être, vraiment, le faisaient-elles ? / Je n'oublierais pas ma ville du sud, une soirée avec M.& G. et l'envie folle de devenir leur amie, ah mais qu'ils étaient beaux ces garçons et quelle sensibilité dans ce qu'ils me confiaient cette nuit d'août-là. Je n'oublierais pas ma ville du sud et les retrouvailles avec Clowie, la quiche au thon, l'empressement à cuisiner du houmous pour mieux reprendre le fil de nos pensées puisque c'est ce qui nous fait. Nous avons marché dans nos terres, les étangs et les cabanes. Vivien photographiait l'envol des flamands roses tandis qu'elle et moi avancions au rythme de nos mots, parlions à la cadence de nos pas, pour mieux rattraper les mois écoulés et les silences forcés. Lorsque nous sommes rentrés, il y avait de la bière fraîche dans la cour familière où j'avais passé tant d'heures étant enfant, il y avait ses parents et sa grand-mère autour de la table et j'avais quatre ans, sept ans, douze, quinze ou vingt. Elles sont éternelles les heures dans ces maisons qui nous ont vues grandir. Si leurs murs n'ont pas bougé, les nôtres vacillent encore parfois et il faut nous tenir fort les coudes pour ne plus trembler. / Nous avons retrouvé Da Twins inchangée, l'été un peu évaporé cependant, les blés coupés et les maïs dansant encore dans la lumière d'or de dix-sept heure, ma préférée entre toutes. Nous avons retrouvé nos amis et cette drôle de vie que nous avons choisie et que nous continuons à construire, cette vie qui fait sens et dont je ne veux plus jamais fuir. / A la fin de l'été, quand je croyais ranger les voeux et les chimères, j'ai rencontré L, qui dit que ses yeux sont bleus quand ils sont incontestablement gris et beaux. Le vent a soufflé un peu fort et je me suis crue revenue à Avignon, dans ces rues où le mistral s'engouffre avec une telle violence que l'on y devient fou, mais non, le vent est là pour nous pousser dans le dos, tu te souviens ? Comment pourrions-nous seulement le craindre ? / L'histoire termine un jeudi soir chafouin. Il pleuvait un peu dans les tilleuls lorsqu'à cinq heures, A. m'a préparé une citronnade. Sa main dans mon dos, mes larmes dans son cou de ne plus rien comprendre, d'avoir le corps en vrac et le coeur qui vrillait. Des heures après les pleurs, le savon sous mes mains et sous le savon, le corps de V. Je retraçais les courbes familières, l'esprit ailleurs. Il y a une fêlure, un sursaut et enfin, enfin, j'ai reconnu la peau éprise, les constellations de grains de beauté, les petites cicatrices de ce corps que je ne cesserais jamais d'aimer. J'ai levé les yeux vers ceux de mon amoureux. Dans ma tête, la voix de Bashung chantait Et que ne durent que les moments doux, durent les moments doux et j'ai dit d'accord pour les moments doux, les moments doux //