jeudi 15 octobre 2015

Un mercredi Camille tient ma main, nous courrons sur les trottoirs glacés, le vent siffle à nos oreilles mais sa peau contre ma peau et son petit sourire, tout à l'heure lorsque nous nous glisserons dans les fauteuils rembourrés et que les lumières s'éteindront pour offrir vies à d'autres mondes et d'autres histoires, ça vaut toutes les morsures du mistral. Ses petites mains embrassent la tasse de chocolat brûlant, il dit j'ai aimé le film tu sais, j'aime partir ailleurs, je murmure moi aussi, amour, j'aime partir ailleurs et j'aime le faire avec toi et je raconte les séances parisiennes, mon ventre plein d'un minuscule lui, les séances de neuf heures encore en pyjama sous mon manteau de velours vert et puis celles de l'après-midi avec Arthur et puis un Carné au Grand Action un jour d'été, un jour d'orage. Il me dit qu'il a envie d'aller à Paris, je dis oui, oh oui, allons-y et on rit, on invente le programme d'une escapade tous les deux, on se promet de le faire avant Noël et l'on reprend le chemin de la maison, avides de raconter à ceux qui partagent nos vies, le trésor d'une après-midi d'automne.

A l'aube, alors que je me glisse dans mes vêtements et dans la nuit qui s'estompe, tout le monde dort encore. Je dépose les bols et le jus de pommes sur la table de bois, je pose un baiser sur les fronts de mes enfants, de mes amours, la main de Vi. étreint la mienne, son corps chaud contre mon ventre pour quelques minutes volées, reste reste, mais je pars. Je pars dans les matins froids, une pomme dans une poche et un euro pour le café dans l'autre. A la radio j'écoute Patrick Cohen en levant les yeux au ciel et souvent, je tapote mon tableau de bord, je psalmodie in restless dreams I walked alone avant que la musique s'enclenche et m'enveloppe dans un rêve agité où je devine le jour qui s'amorce.

Une nuit, Blanche pleure dans le noir. Je murmure chifoumi, le premier à trois et dans la pénombre, je cherche les contours des doigts de Vi., il cherche à deviner la forme des miens. Quand nous avons fini d'étouffer nos rires dans les oreillers bleus, l'enfant s'est rendormie.

Vendredimatin à l'aube, Olive surprend Camille en train de lire l'Histoire dans les toilettes et la discussion si sérieuse entre celui de trente ans et celui de quatre au sujet de la guerre du Pacifique nous arrache un sourire. Quand nous descendons les pieds nus, ils ont préparé des tartines de pain d'épices et rient comme des savants fous.
Plus tard, chez Béa nous buvons le café en faisait les mots fléchés et ça faisait si longtemps bon sang, ce rendez-vous des petits matins. J'écoute avec V. Camille chanter Que je t'aime et on monte le son et on monte le son et on se saute dans les bras, on se chatouille, on tombe en riant sur le grand lit bleu et les yeux dans les yeux, un peu émus par tant de joie, on se dit qu'on s'aime. Ah, être sérieux mais ne pas se prendre au sérieux, ah la vie qui va qui vient.
A vite.

Un jour, quelqu'un me dit en parlant de lui et de moi "nous sommes des fragilités" et comme chaque fois que je trouve une phrase belle, j'ai envie qu'on me la tatoue. Mais le projet suivant est déjà songé, et celui d'après aussi et il n'y aura bientôt plus assez de place sur mon corps pour toutes les belles phrases que j'entends. Jeudisoir, je finis un livre de Modiano que j'ai détesté aux premières pages et que je ne voulais plus lâcher aux dernières. J'ai envie d'alle retrouver Elio à Paris mais il me faut patienter un mois. En attendant, je poste sur son mur facebook pour chaque jour passé loin de lui une recette, un extrait de livre, une photo, un podcast d'émission de francecul, une chanson ou mille petites choses. Nous en sommes à vingt-trois cadeaux mais j'ai du retard. Il est minuit-deux, quelqu'un ne cesse plus de me décevoir encore et encore et encore, j'ai un peu le coeur en miettes ce soir et les yeux secs d'avoir trop pleuré.

Dix-sept heures, dans le grand hamac il y a Blanche et Camille enlacés, il y a moi qui les observe et qui les aime, il y a le temps qui passe et sur lequel nous ne cherchons pas à avoir de prise puisque c'est doux, si doux ces instants là. Au loin, on entend le bruit de nos colocs qui jardinent et l'on voit parfois leurs visages en sueur et leurs sourires heureux du labeur effectué apparaître au delà de la toile rouge. Pour le goûter, il y aura du crumble aux noisettes fait maison mais pour l'instant on s'en fiche, on est tout à cette certitude d'être à la bonne place au bon moment

Lundi nuit, je ris d'une blague nulle à un copain, je me demande comment devenir copine avec ma proffe de grammaire, je fais un voeu aux étoiles, à la vie et à l'univers, je me réjouis de mes amitiés dans mon nouvel endroit, des cafés avec J. et M., de l'organisation avec Aude, de la complicité avec Adrien, des mardifilms, des mercredimidiburgers, des jeux du soir et de ce moment où tous les gens de cette maison se réunissent pour le dîner et qu'on dit à tour de rôle notre plus beau moment de la journée. Indéniablement, pour moi, c'était me rendre compte qu'une certaine affection avait disparue et que j'étais libérée de ce joug si pesant. J'ai pensé à B. aussi, avec un peu de nostalgie et puis j'ai vu le sourire de mon amoureux et tout s'est illuminé. Je crois que je suis l'émotion, le volcan, le feu, la pulsion. Mon coeur ne cesse plus jamais de battre la chamade. Et ce soir, sous le ciel couvert, on se disait Olive et moi combien la vie était belle et peut-être même qu'on l'a un peu chanté.

Samedi soir, je roule toute seule sous l'orage, il est si tard que je ne sais guère si nous sommes le jour ou la nuit. J'écoute à la radio une émission magnifique qui parle d'Oliver Sacks, de l'écriture et des sens. Au loin, les éclairs illuminent le Vercors par intermittence et je me dis que je suis chanceuse d'avoir ce temps en moi, avec moi - ce temps d'être.
Dimanche matin, après avoir acheté de petits fromages au marché nous buvons des bières en terrasse. Nous sommes onze à table pour manger le poulet aux oignons, je chante le poulet du dimanche qui est de gauche et Olive dit EMMA, elle se fait raccommoder la crinoline par des badboys à l'arrière des calèches en imitant le phrasé de Rochefort et on rit, oh comme on rit. Il y a du gâteau aux noisettes pour le dessert, des parties de jeux, dans de grands saladiers nous avons mis le raisin, les figues et les prunes ramassées dans le jardin. Ca sent la vie, ça sent l'automne, ça sent les potes, ça sent le bonheur. Salut la vie.

A presque neuf heures, je regarde par la fenêtre et je m'aperçois que V., en revenant de l'école, est resté dans la voiture. Je m'emmitoufle dans ma couette et traverse, pieds nus, le jardin encore humide de rosée. Je le rejoins dans l'habitacle et nous observons le jour se lever sur la forêt d'en face, nos champs, le village en contrebas, tout en écoutant Cécile Duflot sur France Inter. Quand Adrien arrive pour le café plusieurs minutes plus tard, il nous trouve ainsi, les pieds sur le tableau de bord, la couette sur les genoux, le sourire aux lèvres. Hello hello la vie.

Un matin après une nuit trop courte, je mange des flocons d'avoine cuits dans du lait de coco et puis des oeufs au plat, assise comme une reine dans mon lit. Les uns sont partis randonner, les autres ont dormi dans la maison d'à côté, nous ne sommes plus que deux à papoter en déjeunant, on s'appelle Olivier des bois et Marie belle et on trouve justement que la vie est drôlement chouette. Salut.

Jeudimatin, l'orage tonne et la route n'est que pluie. J'ai annulé tous mes rendez-vous et dans ma robe bleue, celle qui fait tourner les têtes, je bois un bol de café, assise sur la terrasse, au côté d'Adrien. Nous regardons tomber l'eau en refaisant le monde, et c'est doux, si doux ce premier café du matin en conscience d'une journée entière à moi, juste moi. Mardisoir, c'était la danse et j'ai valsé à en perdre la tête ; longtemps après, quand j'étais couchée, je me croyais encore dans les nuages. Il y a les beaux enfants, la promesse d'une grande fête, le cinéma du mercredi après-midi, les petites mains de Blanche qui applaudissent et cette chose folle de lui transmettre ma passion et un peu de mon travail, il y a le coeur qui bat et la vie qui va, il y a tous les soirs la peau chaude de Vivien contre la mienne. La saison de la chasse est rouverte, on fait la grimace mais on pense aussi aux soupes de potimarron, aux clafoutis, aux marrons chauds, à la cheminée à rallumer et on se dit que ça ira, ça ira, toute la vie. Bienvenue l'automne.

Mardisoirsérie avec les colocs, les histoires du soir lues à trois voix, les petits mots sur les pare-brises, le marché avec les potes et les framboises du verger d'à côté, le mail de mon ami O. qui nous offre - à ma copine Zou et moi - un week-end massages pour l'anniversaire de celle-ci, les ceussent qui prévoient de venir bientôt, l'apéro demain soir avec les nouvelles têtes chouettes et un jeu à trouver pour faire racheter une licorne, une grande fête qui s'organise, des lampions dans les tilleuls et la feuille de peuplier tremble tatouée à l'encre noire qui virevolte dans la lumière de fin de journée. Allô la vie, j'arrive.

Le dimanche matin, on regarde des films. On regarde Demy et Miyazaki et Charlot.
Jeudisoir, on ne fait pas de jeux mais au coude à coude avec Olive, on regarde un film dans lequel s'amusent des petits singes et on gémit "aaaaw" toutes les cinq minutes devant tant de chouseté. A un moment, va savoir pourquoi ou comment, on bifurque sur un Van Dormael et puis on se taquine et puis on rit et puis on oublie le film et puis la vie quoi.


dimanche 6 septembre 2015

Tu rêvais d'être libre et je te continue



Une nuit je me questionne sur l'amour et le désir, sur ce qui nous meut au plus près des peaux des autres, quelle est l'odeur, quelle est la sueur, que va-t-on quêter dans la rencontres des corps, la confrontation des bras, les cris qui se croisent ? A des oreilles noctambules, je dis comme j'aime l'amour avec V., comme il est mon amant le favori, comme notre vie m'exalte ; mais je raconte aussi la séduction, le jeu de la parole, les lèvres qui se rapprochent dans des nuages de buées bleues et les questions qu'on se pose, les danses muettes d'avant aimer. Il existe une petite magie qui crée cette tension fameuse, tout ce qui donne une intensité folle au plaisir. J'exprime comme l'instauration du désir par la découverte n'existe qu'ailleurs et je me questionne sur ce que ça dit de moi, ce que ça dit de l'autre, et où en sommes-nous maintenant ?

*

Une autre nuit, j'invente des recettes sucrées pour O. Nous avons joué, lui, V. et moi jusque tard sur la table rouge du salon, riant de ces plaisanteries qui n'appartiennent qu'à nous et de ces connivences propres à ceux qui vivent ensemble. Lorsque je lui tend son bol, il me dit que je suis la plus mignonne et les pieds nus sur le carrelage froid de notre cuisine, je souris secrètement en pensant qu'il a raison. Je porte la robe bleue, nouée à la taille et décolletée sur ma poitrine lourde, la robe bleue qui s'ouvre et se croise lorsque je sautille-comme-toujours, la robe bleue de cette fin août deux mille quatorze sur une terrasse toulousaine, et ce baiser qu'un garçon m'avait volé après avoir écrit des heures sur ce qui donne envie d'embrasser. Parler du désir, ça crée le désir, tu disais, et bien des fois après cela nous avons fait l'amour. 

*

Une nuit différente je téléphone à L. depuis le hamac et la pierre de meule. Sa voix chafouine me chagrine. J'aimerais tant l'entendre sourire. Il me dit ne t'embête pas, va et je voudrais qu'il sache que c'est peut-être ça qui me meut finalement ; faire sourire les chers aimés, leur souffler des bulles de savon dans le nez, inventer des jeux et des gages, créer un cadeau d'anniversaire épistolaire à tiroirs et à surprises, improviser un calendrier de l'avent au plus proche des goûts, avoir toujours une surprise dans la poche, une pensée à partager, ne pas rater une occasion de faire goûter à ma tribu cette joie qui me prend au coeur et qu'il me plait tant de partager. Oui, je voudrais te faire sourire, un sourire ensoleillé parce que si toi tu as peur de l'inconnu, moi je crois qu'il est notre plus bel atout et que la vie n'est jamais vraiment jouée.

*

Autour de la table de ma copine d'ici, on se dit qu'on va créer un groupe d'éclés, et puis une pièce de théâtre, et puis un arbre en carton pour faire une grande fête, et puis et puis et puis ; nous foisonnons d'idées entre deux crêpes. Dehors, les marmots jouent si bien qu'on ne les entend plus, il ne reste que la fumée chaude qui s'échappe de nos tasses de thé et les promesses d'un automne radieux. Plus tôt, je rentre de la Grande Ville et j'écoute sur Inter une émission qui parle de Ginsberg et ses comparses de la beat generation. Lorsque j'arrive à la maison, je découvre que depuis son poste de chantier et sans que nous le sachions, A. entendait les mêmes paroles, les mêmes chansons, les mêmes histoires et, ensemble, nous sourions de ce lien là entre nous. Dans le restaurant que nous aimons, la Comparse nous dit que sa grand-mère est morte cet été. Elle avait cent ans et s'appelait Blanche. Nous tombons d'accord pour conclure qu'il y a quelque chose de rassérénant dans cette idée, le partage du prénom, cent ans contre un an, l'histoire qui se renouvelle. Il faudra que je vous dise pourquoi j'aime tant les cimetières, une autre fois.

*

Le ciel est dégagé ce soir, j'ai vu trois étoiles filantes et un feu d'artifice, l'espoir de lendemains qui chantent et les lignes d'une main. J'ai envie de crier aimez-moi dans la nuit brûlante, oh aimez-moi, menez moi en Toscane et aimons nous dans la terre chaude des vignes du sud, allons à Sienne, soyons heureux, laissons nos corps exulter lorsqu'ils se déshabillent et nos esprits ne jamais cesser de se battre, aimez-moi dans mes robes bleues et mes paradoxes, aimez-moi vibrante comme chiffonnée, séduisez-moi et aimez le faire, oui. Aimez moi dans mes corps imparfaits, dans mes douleurs parfois, dans le rire, aimez la lumière sur mon visage et ma gorge à jamais offerte, le chignon indomptable et les jambes bronzées, aimez-moi pour ce que je raconte, ce que j'apprends, ce que je transmets et ce que j'écris, aimez-moi vivante, aimez-moi vivre, ah aimez-moi et donnez moi toute la beauté du monde, puisque je le mérite si bien. Et toi, qui cite ma pièce de Shakespeare favorite entre toutes, je t'aime déjà mais tu le sais.

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A toi, ma chère Minka, qui me demandait les cinq réalisations dont je suis le plus fière, je crois pouvoir répondre qu'il y a le résultat de dix ans de lutte dont je vois les petites pousses vertes apparaître ces jours-ci, comment je me suis extraite et comment je me construis, qui je deviens et ce que devine être ; il y a la petite Manouche et le Prince Pain d'Epice, Camille et Blanche dont l'indépendance d'esprit et l'humour me touchent et m'émerveillent chaque jour ; il y a cette façon dont ma vie et celle de V. s'harmonisent en une courbe fluctuante mais jamais rompue, qui tend à jamais vers la fluidité ; il y a ce que j'écris ici et ailleurs, ce que j'en reçoit, combien je progresse et les filets que je tends pour en faire quelque chose de sérieux, madame, quelque chose qui donne un sens supplémentaire à cette vie qui en comporte déjà tant ; il y a, enfin, l'amour que je crois réussir au plus grand, au plus juste, au plus beau - et qui se profile pourtant toujours mieux - peut-être finirais-je par en mourir, mourir d'amour et puis c'est tout.

***

vendredi 4 septembre 2015

et que ne durent que les moments doux / durent que les moments doux




// Quand j'ai fermé doucement la porte de la maison, j'ai laissé l'odeur de B., le vieux t.shirt et l'épingle à nourrice, le livre emprunté ; j'ai laissé son odeur de lessive si caractéristique et le souvenir des nems qu'il me cuisinait, j'ai laissé Sceaux en orbite quelque part dans un endroit où l'on peut survivre à la douleur. Il dormait encore, sans doute, sa peau parcheminée ramassée autour des mains que j'avais serrées entre les miennes un nombre incalculable de fois. J'ai peut-être murmuré au-revoir ou peut-être même pas, je suis partie sans me retourner et lorsque je suis revenue des semaines plus tard, il n'était plus là / En Avignon, j'ai retrouvé comme chaque année la fougue qui porte aux nues, les listes d'attentes, les belles surprises et les grandes déceptions. J'ai croisé mes copains, bu des tas de cafés à des tas de terrasses et un grand verre de vin blanc place des Corps Saints. Un jour au détour d'une rue nous avons entendu un orchestre jouer Ginette et Camille a crié Oh Maman, Oh Maman, c'est la chanson et ça l'était mon joli chat, c'était la chanson, celle qui fait vriller le coeur et danser les amoureux. Nous avons suivi Ginette jusqu'à nous perdre au coeur de la ville en fête / Une autre fois, à l'ombre des grands murs de la BNF, je jetais sur un papier des mots en vrac, les yeux brillants et la main leste, inquiète d'oublier des idées, soucieuse de ne pas comprendre, heureuse d'entamer les prémisses d'une nouvelle voie professionnelle. Le résultat très approximatif est lisible ici et raconte l'émotion qui m'a saisie à la découverte de cette adaptation des Fragments d'un discours amoureux / Plus tard, il y avait le petit bureau de bois au milieu de la grande maison vide et les rires chez la Comtesse, les piles de Saint Nectaire qu'on achetait pour les copains, les salades à tout, le bac à sable et le pommier de Camille qui comportait de petits fruits dorés, le projet d'exposition dont on parlait avec les mains en l'air et le visage radieux, comme si tout allait changer, comme si nos vies prenaient un tour nouveau et peut-être, vraiment, le faisaient-elles ? / Je n'oublierais pas ma ville du sud, une soirée avec M.& G. et l'envie folle de devenir leur amie, ah mais qu'ils étaient beaux ces garçons et quelle sensibilité dans ce qu'ils me confiaient cette nuit d'août-là. Je n'oublierais pas ma ville du sud et les retrouvailles avec Clowie, la quiche au thon, l'empressement à cuisiner du houmous pour mieux reprendre le fil de nos pensées puisque c'est ce qui nous fait. Nous avons marché dans nos terres, les étangs et les cabanes. Vivien photographiait l'envol des flamands roses tandis qu'elle et moi avancions au rythme de nos mots, parlions à la cadence de nos pas, pour mieux rattraper les mois écoulés et les silences forcés. Lorsque nous sommes rentrés, il y avait de la bière fraîche dans la cour familière où j'avais passé tant d'heures étant enfant, il y avait ses parents et sa grand-mère autour de la table et j'avais quatre ans, sept ans, douze, quinze ou vingt. Elles sont éternelles les heures dans ces maisons qui nous ont vues grandir. Si leurs murs n'ont pas bougé, les nôtres vacillent encore parfois et il faut nous tenir fort les coudes pour ne plus trembler. / Nous avons retrouvé Da Twins inchangée, l'été un peu évaporé cependant, les blés coupés et les maïs dansant encore dans la lumière d'or de dix-sept heure, ma préférée entre toutes. Nous avons retrouvé nos amis et cette drôle de vie que nous avons choisie et que nous continuons à construire, cette vie qui fait sens et dont je ne veux plus jamais fuir. / A la fin de l'été, quand je croyais ranger les voeux et les chimères, j'ai rencontré L, qui dit que ses yeux sont bleus quand ils sont incontestablement gris et beaux. Le vent a soufflé un peu fort et je me suis crue revenue à Avignon, dans ces rues où le mistral s'engouffre avec une telle violence que l'on y devient fou, mais non, le vent est là pour nous pousser dans le dos, tu te souviens ? Comment pourrions-nous seulement le craindre ? / L'histoire termine un jeudi soir chafouin. Il pleuvait un peu dans les tilleuls lorsqu'à cinq heures, A. m'a préparé une citronnade. Sa main dans mon dos, mes larmes dans son cou de ne plus rien comprendre, d'avoir le corps en vrac et le coeur qui vrillait. Des heures après les pleurs, le savon sous mes mains et sous le savon, le corps de V. Je retraçais les courbes familières, l'esprit ailleurs. Il y a une fêlure, un sursaut et enfin, enfin, j'ai reconnu la peau éprise, les constellations de grains de beauté, les petites cicatrices de ce corps que je ne cesserais jamais d'aimer. J'ai levé les yeux vers ceux de mon amoureux. Dans ma tête, la voix de Bashung chantait Et que ne durent que les moments doux, durent les moments doux et j'ai dit d'accord pour les moments doux, les moments doux //


dimanche 2 août 2015

Un samedi à quatre trente, je ne dors pas, la lune est pleine, j'écoute Guillaume Galienne dire Eluard et de la cuisine où je me suis réfugiée fuit l'odeur de fleur d'oranger dont je parfume mes crêpes.

vendredi 19 juin 2015

Et chaque fois que je l'entends c'est le printemps

Clowie, Clowie, ma petite soeur des tendres hiers, ah ma belle amie,

Je voudrais te dire les soirées sur la terrasse avec du rhum arrangé que j'ai ramené de Paris, les petits lampions qui éclairent faiblement nos espoirs et la vie qui se raconte entre deux bouffées de tabac blond ; je voudrais te dire le linge qui sèche dans le soleil et si mes collines ont une odeur je suis persuadée qu'il en prend l'arôme et la saveur, que c'est un petit supplément d'âme lorsque le tissu s'empare de nos peaux à l'aube ; je voudrais te dire les lettres que j'écris pour être acceptée dans cette formation, étape indispensable à ce projet fou fou, qui parle de voix et de paroles et qui sera - sans doute - la clé de beaucoup de choses. Je voudrais te dire l'écriture, les envies et tout ce qui s'ensuit et qui fait sens. Je voudrais te dire le salon blanc où je me rend deux fois par mois et je finis invariablement par m'effondrer en sanglots avant de ressortir légère d'avoir lâché tant de lest et heureuse de m'être emplie d'amour. Je voudrais te dire ce qui se dénoue, ce que ça dit de moi, ce que je suis et la place que j'essaie tant bien que mal de prendre. Je voudrais te dire ce petit travail de rédaction que j'ai trouvé près de chez moi et qui me permet mille rencontres (au moins !) et un peu d'argent. Je voudrais te dire O. près de moi sur le canapé, au coude à coude à emplir des grilles de mots fléchés. Je voudrais te dire CETTE FOUTUE INCAPACITE A PLACER LES VIRGULES DANS UN TEXTE (coucou Philippe). Je voudrais te dire ton filleul qui grandit et qui nous ébahit par sa finesse et sa vivacité, sa gentillesse et son rire beau, son aisance sur le vélo rouge et sa capacité folle à se faire des petits potes partout et tout le temps. Il chante le Déserteur et La petite fugue, tu sais, c'est pas fou, ça ? Je voudrais te dire sa soeur qui ne sait que courir, sa soeur plus libre que le vent dont les cheveux d'or brillent dans le soleil de juin, cette petite Blanche née au creux de l'hiver et qui ne sait qu'être aimée tant elle vibre, malgré ce petit caractère de cochon bon sang de bois (les chiens ne font pas des chats dit mon papa et tiens, je veux bien le croire). Je voudrais te dire les villages de nos enfances et nos retrouvailles quelque part dans le sud, la mer, nos mères. Je voudrais te dire combien je t'aime et quel pilier tu es dans ma vie, de près comme loin puisque nous nous aimons si bien même à distance. Je voudrais te dire tout ça et je voudrais mille ans d'avance pour t'écouter me raconter tout ce qui te meut.


A vite,
Je t'aime.

M.


mercredi 3 juin 2015

Sommes-nous la sécheresse, sommes-nous la vaillance ou le dernier coquelicot





Un mois de mai, assise sur un muret quelque part pas très loin de Paris, je pleure dans mon téléphone, j'ai les genoux et le coeur écorchés, il y a ce feu qui me dévore de l'intérieur et les mots ne viennent plus. Soudain, c'est le ventre noué, dur comme la pierre, la certitude évanouie et les correspondances qui s'entrechoquent dans le palpitant meurtri. Qu'est-ce que ça dit de moi, cette difficulté à t'aimer au plus juste, qu'est-ce que ça raconte de moi, cette peur qui se cristallise sur ce que nous portons maladroitement ensemble et qu'on ne peut guère appeler relation ? J'ai cru être quelqu'un d'autre et je me suis perdue. Pourtant, des jours plus tard, lors d'un matin de juin, j'entends mon chanteur favori dire les mots de ma chanson favorite et c'est comme un présent dans l'été qui s'annonce, une petite douceur qui dit ça ira, ça ira, toute la vie ; sans doute que oui puisqu'il y a les mots de mon petit prince et les baisers de ma jolie manouche, ces enfants qui grandissent entre les coquelicots et les framboises, ces enfants qui me donnent chaque jour une raison de cesser de pleurer. Sans doute que oui, puisque le soir, lorsque leur souffle invente une respiration à la grande chambre verte, il y a la chanson de la nuit, pieds nus sur la terrasse et la gorge offerte au vent fou venu du sud. Sans doute que oui, puisque les siestes au soleil, les journées à écrire, le petit marché du mardi soir, les fraises et le pain bio, le panier de légumes, les nouveaux amis et le rendez-vous avec O. & V. sur la pierre de meule à la tombée de la nuit.

Dans la pièce blanche où je me rends deux fois par mois, je me déshabille ; je donne prise à mon corps, je définis ses contours. J'avais si peur, si peur de n'être jamais plus la même et ça touche à l'enfance pourtant, les mains chaudes et délicates de mon grand-père qui massent mes cheveux lavés, les mots justes de ma grand-mère assise à son secrétaire, cette chaîne en or qu'elle ne quittait jamais et que je porte désormais autour du cou, voilà, ça touche au réel, au sensoriel, à l'évidence ; je reviens à qui je suis, le muscle alerte, la peau dorée, les cheveux entremêlés, les doigts collants de résine, l'odeur des pins sur mon jeune corps et la chaleur de la roche contre mon dos musclé, les mots déjà et tu viens, on s'aime en bandoulière, comme une évidence, qui je suis et qui j'étais et enfin, enfin, respirer. 

Celle qui., me dit qu'on peut-être son propre parent alors je me materne, oui, je me câline et je me parle, je me raconte la vie, l'amour, les rêves, la mère que j'aurais pu être, je me dis les douceurs qui m'ont manquées et quelles ressources folles j'ai en moi, quelle enfant, quelle enfant, cette enfant, moi enfant ; Craintivement, j'esquisse un, deux ou trois projets, ce qui a trait au rêve, j'ai envie de croire que j'y parviendrais. Il y aura un petit message ici pour raconter où tout ça me mène, parce que vous savez ? je me suis assise au coeur du tourbillon et j'ai entendu cette voix là, qui disait comme un mantra voici venu le temps de vivre, voici venu le temps d'aimer ; alors bon sang, qu'est-ce qu'on attend pour s'y employer, dites le moi ?

Pssst, j'ai répondu aux questions de Maitre Roger ici et prêté ma voix ici pour le blog de ARushOfBl8d vous allez lire ? Et aussi, si vous voulez entendre ce texte formidable dit par Christian Olivier, et qui me met en émoi depuis que je l'ai entendu une première fois, mais bon sang, cette voix, cette diction, ce sont les centaines de concerts, ce sont les poèmes de Corps de Mots qui résonnent dans la cour du Palais des Papes un été avignonnais, c'est Stig Dagermann, c'est cet On va s'aimer encore, là pendant des années, c'est la définition de l'amour et de la vie, le questionnement, c'est le rythme et ces mots mis en voix, et j'ai dans les bottes des montagnes de questions où subsiste encore ton écho, où subsiste encore ton écho, accrochez-vous, accrochez-vous car la vie va s'en vient c'est juste là :



où subsiste encore ton écho
où subsiste encore ton écho



lundi 4 mai 2015

On était nés sur des ruines


C'était hier, c'était il y a si longtemps...


Décembre deux-mille-quatorze au fond du fond d'un bus,

[Dans les lueurs blêmes d'un matin pâli, sa peau et son drôle de visage tout chiffonné, bien sûr. Il y a ses mots qui griffent comme ils caressent et son corps qui met fin à toutes mes questions ]

Au petit matin, le réveil

Foutraque de décembre, à prendre ou à laisser : 

Plus tard les Sal Maj, les yeux brillants qui s'écarquillent grand comme la vie ; la voix d'A., si tendre ; les espoirs secrets ; les projets ; les mots notés entre une clémentine et un café sur un cahier de brouillon déniché au fond d'un sac en faux-cuir ; les dizaines de bagnoles, les mains sur le volant ou sur les genoux, les milliers de kilomètres et le ventre noué ; le yoga, les longueurs dans l'eau salée qui pique les yeux et la gorge, la boxe-peut-être ; les premiers mots de mon enfant ; le tapis parsemé de cerises ; la maison de pierres et de broc ; les lettres et les présents qui affluent toujours dans ma boîte à messages sans que je comprenne mais que mais quoi ; les mojitos-mangue-basilic ; le corps potelé de Camille dans l'eau qui clapote ; les histoires que l'on raconte et celles que l'on écrit, le crayon dans la bouche et de l'encre plein les doigts ; dix vinyles dans une poche bleue ; la robe moirée et les chaussures cirées, le rouge aux lèvres et le regard franc ; deux mots inventés contre un sensationnel ; les cartons à aller chercher puisque c'est le moment ; des confettis dans des enveloppes et au stylo plume les prénoms de mes amis ; les quatre coups de fil par jour, toujours les mêmes, toujours dans un ordre équivalent, toujours leurs souffles dans mon oreille rassérénée ; les crêpes en gage d'un pari perdu ; le cri étouffé dans la peau de Vivien quand le corps ne répond plus de rien ; les mains de Glenn Gould ; décembre-deux-mille-quatorze, plus tard, plus tard... laissez-moi respirer pour un instant, pour un instant seulement.

dimanche 12 avril 2015

Ce n'est plus que du flot que le flot est témoin

The Sound of Silence by Simon & Garfunkel on Grooveshark




janvier 2015-avril 2015, où l'on mange des pâtes dans la belle vaisselle du dimanche et des tartes bourdaloues dans de jolies assiettes en porcelaine ; il y a parfois du thé mais toujours un petit café serré après le déjeuner. On étend parfois une grande nappe sur la pelouse devant la maison de pierres et en regardant autour de nous, la grange, la grande grille aux pointes blanches, les tilleuls dans lesquels l'on se promet d'accrocher une balançoire, les oliviers et les camélias, la petite forêt qui surplombe les deux maisons et puis derrière au loin, nos champs de romarin et de sauge, le potager qui jouxte le bassin et tous les fruitiers que les chers amis ont planté à l'automne, figuiers, noisetiers, pêchers de vignes, poiriers, pommiers et cerisiers, voilà le regard embrasse les merveilles environnantes et l'on se dit que l'on a été adoptés par cet endroit au charme fou. De l'autre côté, il y a les soirs tombants et les soleils d'or de fin de journée, les fesses sur le banc les pieds sur la pierre de meule et les cheminées qui se mettent à fumer dans le village en contrebas. La clochette du portillon ne cesse de sonner, il y a toujours du monde de passage dans cette maison-portes-ouvertes et si le vent du sud apporte le mauvais temps, il transporte dans son sillon les heureuses gens qui viennent ici pour un jour, deux, trois ou mille. Je n'ai pas appris à jouer de la guitare mais celle de Farfa chante à qui mieux mieux dans tellement de mains. Le dimanche après-midi, dans le soleil éclatant qui noie toute tristesse potentielle, l'on écoute Glenn Gould jouer les variations Goldberg et ça ressemble à la vie, oh ça ressemble à la vie, les amis. Mon bel amour dit tu y songes toi, si je prends une pause dans mon travail de la journée, je peux me retrouver pieds nus sur le chemin, tu y songes à la route parcourue depuis Toulouse et le bitume ? hé oui, j'y songe mon amour, quand je vois les tendres pieds de Blanche enchainer les petits pas sur l'herbe humide et que Camille s'envole presque sur son vélo, quand nous marchons dans les bois et observons silencieux le terrier d'un renard, quand nous cuisinons des lentilles corail et du riz complet dans la cuisine encombrée et que nous dînons silencieusement tant chacun savoure sa portion et encore, encore, tend son assiette pour un nouveau service. Sur la table de ferme, le cubi de Crozes jouxte celui de jus de pommes du pays, l'assiette au liseré bleu comporte les fromages du Vercors et le pain aux figues, voilà, il y a la bouffe, l'amour et la musique, les beaux enfants et le soleil, il y a mes pieds nus qui sautent dans la vie et mon corps doré qui apprend à se délasser. Bons baisers du bonheur, les amis, bons baisers du bonheur.



jeudi 8 janvier 2015

Il faut s'aimer à tort, et à travers

Alors voilà, voilà ce que m'inspire la triste actualité ; voilà ce que m'inspirent la barbarie, la volonté de faire taire ceux qui dérangent mais aussi les discours rétrogrades, le racisme, les débats autour du rétablissement de la peine de mort, la surenchère médiatique ;
Je crois qu'après toutes ces morts, plutôt que pointer l'individu du doigt, il faut savoir trouver dans le monde que nous partageons les raisons de la violence ;
Chercher la tolérance et l'humilité,
Je crois qu'il ne faut pas oublier de s'aimer à tort, et à travers.


Je pense de toutes mes forces qu'il faut s'aimer à tort, et à travers.



Ceci est un billet publié voilà deux ans lors des fusillades à Toulouse et qui trouve de nouveau sa place ici. J'aimerais appeler mes amis, mes frangins et leur dire on se tient aux épaules les gars, je ne comprend guère ce drôle de monde, ce qui s'y joue mais on se tient aux épaules, je vous aime. Je n'ose pas, emprunte de pudeur et de discrétion, je n'ose pas. Je me contente de n'y rien comprendre seule et de me demander ce qu'on, ce que je peux faire et s'il y a encore des choses en lesquelles croire. Et si l'on peut réellement s'aimer à tort et à travers.

samedi 3 janvier 2015

Deux mille quinze, à la vie !

Traditional-Simple Gifts by Yo-Yo Ma on Grooveshark


J'ai mis le pied dans deux-mille-quinze sans pleurer. Il y en aura toujours pour dire qu'on m'a vue 
dans le Vercors, et sans doute qu'à ce moment-là, accoudée au parapet de Port-Réal, j'étais prête à m'envoler. Mille fois j'allais et venais quand mon coeur bondissait dans ma poitrine serrée. 

***

Midi-trente-huit un lundi de décembre, le ciel froid d'un Paris d'hiver et sur un quai, cette drôle de frangine que j'ai si souvent entendue, le balcon glacé sous mes fesses et sa voix tendre contre mon oreille, la vie qui nous chahute et nos rires comme écho de ce que nous étions, de ce que nous serons. Midi-trente-huit un mardi, dans l'alcôve douce d'un café familier, ses mains contre mes mains, les larmes, tout ce qui nous échappe encore. J'ose à croire que le printemps reviendra et la petite fougue en nos deux ventres ne sera plus un souvenir un peu effacé, un peu oublié, ce genre de choses au sujet desquelles l'on se demande si elles ont réellement existé autrefois. Hier aussi, et le jour d'avant, et le jour d'avant et encore, cette maison scéenne que j'aime tant, des puzzles, et le doigt gourmand trempé dans le crumble aux fruits rouges et léché, les mains de B. dans mon dos, son visage proche du mien, toutes les questions qui n'en finissent pas pour définir cette drôle d'histoire qui se tisse et ce lien qui ne ressemble à aucun autre et que je décide de rompre, un matin de janvier plus tard. Les mots de F. me reviennent, si dire je t'aime est vide de sens il y a cette idée incroyable qu'il y a un peu de toi en moi et sans doute la réciproque est vraie. J'ai envie de le croire. Cette affirmation là, je suis faite de ceux qui me meuvent, je me construis de l'élan partagé. Il y a un peu de toi en moi, un peu de toi, un peu de lui, un peu de chaque esprit et de chaque corps qui jalonnent cette existence qui me meurtrit et me réjouit parfois dans le même temps et sans doute, il y un peu de moi en eux. Je n'ai pas trouvé à Sceaux toutes les réponses à mes doutes et à mes failles mais dans le train qui me ramène à ma chère Drôme, pour la première fois depuis des mois, je ne suis plus tourmentée. Une drôle de lune rousse pousse dans un ciel d'encre et derrière la vitre, les campagnes défilent à vive allure et plus nous allons vite, plus je me sens ralentir jusqu'à m'endormir contre l'épaule de mon voisin de siège qui, amusé par la jeune femme aux collants bariolés, au pouce coincé dans le bec, aux yeux larmoyants, n'ose plus bouger et me répète Là, là... tout ira bien, vous verrez... en souriant drôlement, en me tapotant maladroitement le bras.

Minuit, au premier jour d'an, il y a une tarte aux poires et au chocolat mitonnée par T., le visage lumineux d'O. dans mon champ de vision et le bonheur que son sourire déclenche aussitôt en moi. Il y a bien sûr des embrassades qui n'en finissent pas, les prémisses d'amitiés que je veux espérer belles, des enfants endormis les uns contre les autres dans la chaleur des combles de cette étrange baraque de Port-Réal, il y a de la clairette de Die et l'ivresse légère qu'elle me procure. Il y a mes amis que je trouve beaux, les bras de mon amoureux quand Ginette valse en guinguette et la tête me tourne mais je ne peux m'arrêter de tourbillonner, nos corps aimés de s'embrasser et nos peaux amoureuses. A quelques heures de deux-mille-quatorze, je sors dans le vent givré de janvier ; il y a là un ciel d'ébène et je jurerais qu'un pinceau facétieux a déposé les tâches légères de nacre qui s'y accrochent encore. J'évoque ce dicton qui dit que l'année sera faite de ce par quoi on la débute ; il est question de ce qui fait sens et Vivien annonce le changement radical que nous nous apprêtons à vivre, oh oui comme la vie sera différente d'ici quelques semaines. Comme cela me réjouit. Comme cela m'effraie. Je ne sais plus quelle heure il est lorsque nous nous entassons dans les bagnoles et que nos souffles colorent les vitres de buée, je sais seulement que mes jambes me tiennent à peine lorsque nous arrivons à Da Twins, que je casse cinq oeufs dans cinq cent grammes de farine et un peu de lait. Il ne fait pas jour encore, je dépose sur la table du salon une assiette fumante des premières crêpes de l'année.

Deux-heures-trois un samedi de janvier, nous sommes encore sept à prolonger notre séjour à Da Twins et ce soir, A. nous a invités à partager un dîner et des jeux dans la maison aux mille couleurs. Le ciel est étonnamment clair et la nuit merveilleusement douce dans la forêt qui jouxte la propriété, je marche les mains dans les poches, m'éloignant de la lumière et des rires. A voix basse, je m'autorise une toute petite promesse pour débuter l'année, une promesse de bienveillance et de changement, un peu de doux entre moi et moi en conscience et pour acter la chose je m'astreins à sentir les limites de mon corps, le rythme de ma respiration, l'amplitude de mes mouvements. Dans la cuisine un peu plus tôt, alors que Palmyre et moi avions le souffle court d'un avenir incertain, Vivien nous rappelait que choisir c'est renoncer et peut-être ne voulons-nous pas renoncer, et peut-être voulons-nous tout obtenir, les rêves et les fantasmes, l'avenir et le passé, la douceur et la fermeté, l'amour et le dégoût, les enfants et la liberté, ah mais comment peut-on choisir quand la vie regorge de possibles ? Il y a peut-être dix ans que je vis avec ce poids qui noue douloureusement mes épaules. Il me semble que c'est le bon jour et le bon endroit pour me délester, ah si peu pourtant. Da Twins enchevêtrée, du feu dans la cheminée, assise en tailleur sur l'accoudoir d'un canapé, le téléphone collé sous le menton, un verre de Jurançon à la main. Da Twins ensommeillée, pieds nus sur le carrelage froid de la cuisine quand je presse des citrons dans de l'eau et du miel pour soigner les gorges douloureuses des habitants de cette maison. Da Twins imaginée, nos meubles dans un grand camion blanc, des jouets d'enfants dans les escaliers et de jolis rideaux à la fenêtre de la chambre du Château. Da Twins dans le soleil de dix-sept heures qui ne cesse plus d'embraser les collines de noyers, mes pas sur les chemins de terre devenus familiers, marcher marcher marcher, faire la course à la lumière, marcher toujours, marcher jusqu'à épuisement, marcher jusqu'à ne plus penser, marcher dans la solitude, marcher encore.

***

J'ai mis le pied dans deux-mille-quinze sans pleurer, les épaules droites malgré des mains un peu tremblantes. J'ai songé on va s'aimer encore là, pendant des années, ah ! oui ! on va s'aimer encore, là pendant des années ! je suis montée sur le parapet qui domine Port-Réal, au croisement de la Vernaison et de la Bourne, il y avait peut-être trente mètres ou peut-être cent, j'ai eu un instant le vertige. J'ai cru que j'allais être emportée par une bourrasque soudaine, j'ai détourné le regard du sol brillant pour l'envoler un instant et haut dans le ciel, des lanternes japonaises ondoyaient sous le vent. J'ai mis le pied dans deux-mille-quinze sans pleurer, j'ai écarté les bras au plus fort et j'ai sauté dans le vide.