dimanche 7 septembre 2014

Je ricoche à l´infini / Les corps de mots / Les corps de cris


recommencer, réécrire sans se lasser, reprendre le chemin des mots et se laisser porter par un nouveau rythme, par une nouvelle histoire. Je vous la lis ici, laissez-vous guider (?) :



J'ai avancé à petits pas, yeux clos ; mes mains ont dénoué les bretelles de coton et j'ai senti le vêtement courir le long de mes hanches avant de tomber par terre à mes pieds ; j'ai eu un frisson, un long frisson qui prend sa source dans la nuque, à la racine des cheveux et qui descend le long de l'échine avant de se perdre dans les courbes des reins. Mon pied gauche s'est levé, posé sur ma cheville droite, je piaffais, impatiente mais indécise. Et puis j'ai ouvert les yeux et je me suis regardée dans le miroir, mon corps nu offert à la lumière crue de la mi-journée. Mon visage s'est froissé en une moue boudeuse et un instant, j'ai de nouveau fermé les yeux. Puis, je me suis souvenue...

Je me suis souvenue que ce corps tu l'as parcouru, embrassé, chatouillé, caressé, tu l'as pénétré, griffé, pincé, tu l'as observé, tu l'as photographié, tu as parcouru de tes doigts, de tes lèvres les constellations de grains de beauté, tu as suivi les courbes, tu as dessiné notre histoire, ce corps que j'ai peine à regarder aujourd'hui, tu l'as admiré. Oui, admiré, exactement et tu l'as aimé, de cet amour inconditionnel que partagent les amants, tu l'as aimé -et tu l'aimes encore- pour ce qu'il est, pour ce qu'il représente et pour ce qu'il deviendra, tu l'as aimé sans te poser de questions et dans son intégralité, dans ses changements, dans ses évolutions, tu l'as aimé quand j'avais vingt ans, tu l'aimes encore et demain, et le jour suivant, et toujours tu auras pour lui cet amour infini des corps qui se sont trouvés et adoptés, de ces chaleurs qui se fondent l'une en l'autre, de ces danses silencieuses ; nos corps ont crée le chemin de nos intimités, mon amour et depuis ils ne cessent de se chercher l'un l'autre.
Je me suis souvenue que tu l'as fertilisé ; dans la jouissance, tu as ouvert en lui tous les possibles et des jours plus tard, Camille est né, de ce corps là, ce corps dont je détourne les yeux. Camille, l'enfant, notre enfant, mon enfant, qui a grandi derrière mon nombril, qui a dansé de chacun de ses petits membres merveilleux et qui a frappé un coup pour te signaler sa présence. Camille est né et a laissé gravée en moi la trace de son passage, par un demi sourire mélancolique tout en bas de mon ventre, là, quand on suit la petite ligne qui part du nombril et qui descend doucement, cet endroit doux où tu poses ta main la nuit, quand tu dors. Dans la rencontre, nous avons conçu Blanche et des mois plus tard, nous travaillions elle-moi à la faire naître dans une nuit froide de décembre, à l'ombre des montagnes. Ce corps-là dont je détourne les yeux et qui pourtant a porté deux enfants, les a bercés de son eau tendre, a accompagné leurs harmonieux ballets, ce corps qui, seul, les a mis au monde.
Il a porté, alors qu'il était enfant, le lourd instrument de bois et de cordes et l'a accompagné dans son amplitude, il a vibré au gré de l'archet qui embrassait le monde ; il a parcouru des chemins innombrables et escaladé autant de falaises, il s'est laissé glisser dans l'eau glacée au croisement des rivières. Ce corps-là a été photographié et peint, il s'est plié aux exigences des arts, il a supporté des nuits sans sommeil et des pleurs de désespoir, il a dansé sans fin, s'est soumis à la joie et au tremblement, ce corps, ce corps-là a survécu aux chahuts et aux doutes, il s'est mêlé, entremêlé, a été aimé à en être grisé, il s'est offert sans conditions et a joui souvent du vif de l'amour.
Aujourd'hui, pleine de ces certitudes j'ouvre les yeux en grand, comme on se jette à l'eau, comme on souffle dans un saxophone, comme le premier trille d'une sonate de Mozart, comme le rire qui naît dans le matin clair, j'ouvre les yeux et je contemple ce corps nu, sans artifice, ce corps avec qui je vis depuis ma naissance à moi, qui a mué mille fois mais qui m'est d'une fidélité indéfectible, ce corps que je peine à apprivoiser, ce corps dont le fonctionnement m'est encore si souvent étranger ; je regarde mes cheveux qui n'obéissent jamais, mon front, mes yeux, mon nez et ma petite bouche, mes joues rondes, j'observe ; mes épaules dorées ; mes bras ; mes mains et ce petit grain de beauté égaré sur ma paume gauche -celle du coeur- mes seins lourds, mes seins de femme, mes seins de nourricière ; ma taille fine, mon ventre encore épais, reste des grossesses, la cicatrice sur mon pubis, mes hanches larges ; mes fesses et mes cuisses musclées ; mes mollets ombrés de bleus ; mes pieds solidement campés là, devant ce miroir.

Je me regarde encore, encore, encore et encore, et je sais tandis que mon regard chemine au gré de mes pleins et de mes creux, je sais, bien sûr que c'est toi, bien sûr que c'est Camille et puis Blanche mais ce corps c'est moi aussi, comme une maison, une maison solide dans laquelle je peux planter des racines et espérer qu'elles donneront des pousses au printemps, c'est moi et ce corps, imparfait et si terriblement unique, j'ai envie de l'aimer comme tu l'aimes, j'ai envie de m'y ancrer. 

Il est temps de prendre corps.

3 commentaires:

  1. Tes mots, tes doux mots et ta si jolie voix ... <3 Merci pour ce texte !!
    Il me donne envie d'être plus indulgente avec mon corps, avec ce qu'il a traversé ... Pourquoi est-ce si difficile de faire preuve d'indulgence envers soi-même, quand on en a tant pour les autres ?
    Tu es belle, si belle, toi toute entière, ton esprit malicieux, et ton corps de femme qui raconte mille histoires ... :)

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  2. Que ce texte est beau et si bien lu. Quelques minutes, temps suspendu, merci!

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  3. Oh, cette dernière phrase danse sans cesse dans ma tête...
    Merci pour ce beau partage.

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