lundi 3 novembre 2014

Tu as toutes les joies solaires / Tout le soleil sur la terre



Je roulais droit vers le soleil. Il y avait encore sur ma peau son odeur, l'odeur de ces jours passés ensemble ; il y avait encore sur ma peau un millier de rires et la danse scintillante des feuilles aux reflets d'or ; il y avait encore sur ma peau les mains de Clowie qui orchestraient le dîner et celles de l'homme qui plantait des arbres ; il y avait encore sur ma peau le goût de ses baisers et contre mon oreille toutes les douceurs qu'il avait murmurées dans les nuits folles avant ce jour-là. 

Je roulais droit vers le soleil. Il y avait encore dans mes mains l'odeur tendre de la résine et les écorces rêches des pins de mon enfance ; il y avait encore sur ma peau la voix de Mounir entre deux bières, dans le petit bar-tabac où je fumais mes premières roulées ; il y avait encore sur ma peau ce chemin parcouru mille fois petite fille et que je visitais de nouveau, yeux clos pour ne point gâcher le souvenir. Si le village avait changé, les parfums étaient les mêmes. J'ai choisi la route des odeurs et tout était soudainement pareil qu'autrefois.

Je roulais droit vers le soleil. Mon père m'emmenait dîner et me racontait fébrilement l'Haïti de mes premières années, les mots créoles que je balbutiais et cette drôle de vie dans laquelle il nous avait portés, le ventre rond de ma mère, le peuple qui ne croyait plus en rien, les rituels vaudous et les serpents dans les canalisations ; il évoquait les mains en l'air, les traits tendus et parfois éclatait de rire et c'était fou de retrouver dans le visage de mon père de cinquante ans, le très jeune homme qu'il était alors.

Je roulais droit vers le soleil. Sur l'autoroute qui nous menait à nos enfants, je disais à Vivien tourne, là, tourne et nous avions le temps de marcher dans un village médiéval que j'avais connu. En un tour de main je redevenais la chevrette et j'escaladais ces rocailles et ces arbustes comme au temps d'avant, je me roulais dans la terre ocre et offrais mon visage à l'astre brûlant. C'est tout mon corps qui s'enflammait de cette vie où j'existais, et comme il me plaisait de la partager avec mon amoureux.

Je roulais droit vers le soleil et tout au bout de cette route là, il y avait les mots merveilleux de mon fils grandi, les petites mains potelées de ma fille et leurs corps qui creusaient le mien pour mieux retrouver la chaleur fondue de nos intimités ; ah qu'ils étaient beaux ces enfants, dans le couchant, ah qu'ils étaient tendres les gestes maladroits des retrouvailles.

J'ai roulé dos au soleil pendant des heures et je suis revenue dans la ville rose. Je crois que depuis lors, je n'ai cessé de trembler. Comme ils me semblent loin, mes chers aimés ; comme elle me semble ailleurs la vie douce. Que reste-t-il dans mes mains offertes que du silence, que reste-t-il que ces sonneries qui tombent dans le vide, que reste-t-il de nos amours ? S'il n'y a plus à bord que l'âpre résignation et le roulis triste, je ne suis plus sûre d'avoir envie.

Alors, alors peut-être, s'en remettre aux étoiles et parier sur demain.

dimanche 26 octobre 2014

Mentre el sol esperavem



Ces cuillers là passaient de main en main, de bouche en bouche et personne n'aurait songé à s'en offusquer ; dans les verres dépareillés le vin ne cessait de couler, ils se moquaient de mon acharnement à ne boire que du blanc, cet Apremont délicieux ; et puis il y avait les rires, les moqueries douces, les plats qui mijotent alors qu'ils ont été cuisinés à tant de mains. Il y avait une enfant qui n'était pas la mienne et qui frottait sa joue ronde contre ma main, les balades, les baisers volés et ceux offerts ; au coeur de ce joyeux chahut, ma copine se trouvait une place parmi les miens. Dans un bocal à confitures, Vivien plongeait une main émue et en ressortait des dizaines de feuillets colorés, des photos et des mots tendres, des esquisses et des plaisanteries, de la pâte à rêves. Contre mes yeux clos, le torse de B. s'enflait et se dégonflait, sa respiration se fondait dans mon cou. Entre deux verres, entre deux mondes, O. évoquait les travaux de la grange et l'aménagement de la maison pour que nous puissions y vivre bientôt, presque demain. A quelques heures de là, j'avais un rendez-vous pour inscrire Blanche à la crèche du coin, et peut-être un autre dans l'école que découvrirait bientôt Camille. La sauge poussait dans le jardin, le jardin-le terrain-l'immensité, et le romarin, le bassin et le banc blanc, Maxime disait que nous partirions demain reconnaître chaque arbre, je répondais oui-oui-oui en souriant. Je pensais à A., souvent, comme elle aurait aimé cette atmosphère douce-amère et ces pas qui s'entrecroisent depuis tant d'années, comme elle aurait senti elle aussi le frisson contre un mur de pierres pas tout à fait sec d'une pluie d'automne. Il y avait quelque chose de mon enfance dans ces jours là où chacun vivait avec les autres et avec soi ; j'ignore souvent ce que je tiens de mes parents, la réponse était là, ils m'ont transmis l'esprit clanique, je le saisis dans toute son entièreté désormais. J'aurais pu mourir de cette vie-là, j'aurais pu mourir de plénitude. A deux heures de la vie, chacun avait trouvé un matelas et des rêves, il ne restait que Maxime et moi dans le salon éclairé et son sourire, les amis, son sourire depuis sept ans, c'était le monde qui défilait ; dans ces petites rides aux commissures des lèvres on ne voyait que le reflet d'une vie faites de ces amitiés pleines qui nous forgent et nous modèlent. Lorsque les nuages se sont levés, il n'existait plus que ce ciel unique, ce ciel d'octobre deuxmillequatorze, ce ciel qui ne viendrait jamais plus, ce ciel qui s'offrait. Je me suis étendue dans l'herbe détrempée et d'épuisement, de joie, de doutes et d'espoirs, j'ai pleuré longtemps.

vendredi 26 septembre 2014

These are a few of my favorite things



Il y a eu d'autres soirs et d'autres mélancolies, et puis Blanche a posé ses minuscules mains en appui sur le lit bleu, et de la pointe de ses pieds délicats s'est élevée vers moi, a frotté son nez au mien, dans le plus caresssant des baisers. Je suis revenue à la vie par la grâce de la belle aux cheveux flamboyants. Comment oublier les corps de nos enfants entre les nôtres et leurs souffles qui se mêlent en un rythme grave ? Comment oublier les jours d'écolier de Camille et les promenades à bicyclette, les minus dans la remorque et vaille que vaille mes mollets pour nous emporter ; les mines radieuses des passants sur notre drôle d'équipage ? Comment oublier le visage préoccupé de mon aîné lorsque sa soeur ne parvient pas à trouver le sommeil ? Comment échapper, une fois la porte refermée sur eux, aux murmures qui filtrent de la chambre d'enfants je suis là, Blanche, je suis là et les rires en cascade de la petite fille ? J'ai beau savoir qu'elle leur appartient, cette relation toute neuve, je ne peux m'empêcher de glisser le long du mur et d'écouter les yeux clos l'amour si grand et si puissant qu'il s'échappe partout, partout et souvent, je ris et je pleure en même temps. Je pense à ma propre fratrie, à nos enfances mêlées, aux chamailleries souvent à la solidarité surtout, à nos jeux, à nos lectures, à ces goûters que l'on dissimulait d'une chambre à l'autre lorsque l'un de nous en était privé. Il y a tout et là en vrac, les textes de Cécile, son regard grave sur le monde et sa fragilité, le voyage de Titou et ces aventures qu'il se promet de vivre auprès de la bienveillante Mai, le corps de Laure, ma si grande et si petite môme, qui se blottissait encore tout contre moi il y a peu de temps, et puis Etienne qui me donne cette force de faire, cette force d'être, les mots d'Etienne qui se meuvent par tous les interstices et qui me trouvent toujours, comme ça, de plein fouet.

// Une après-midi, Clowie m'apporte des biscuits à la noix de coco pour guérir mes genoux égratignés, et me conte ces gâteaux que ma mère cuisinait toujours, les fameux brownies qu'elle parsemait de pétales de coco / un jour, je sanglote sur le balcon de Lou et je crois que je me sauve / mille fois, je reçois les mots doux de Palmyre, comme un baume à mes blessures / les appels avec Pauline jusque tard, si tard qu'on ne sait plus trop s'il est demain ou aujourd'hui et après tout, who cares / le mail qu'Ivan m'avait écrit voilà des années, les photos que je retrouve, les souvenirs que l'on évoque inlassablement et comment ai-je pu oublier que l'on s'est dit je t'aime, nous étions si jeunes alors / la fougue d'A. et les points d'exclamation à chaque phrase, le rythme de nos conversations sans fin / une nuit de lune éteinte, combien êtes-vous pour saturer ainsi ma messagerie de belles déclarations et de pansements, alors que je pleure la fin d'un amour / Oh vous, tous, oh oui, votre présence qui me porte si loin //

J'ouvre la petite boîte ramenée d'Haïti, mon autre vie, là-bas, et c'est une tempête d'hier, mais combien en ai-je reçu des lettres d'amour ; l'amoureux de mes quinze ans, celui de mes dix-sept, un roi de coeur, le coton et la petite pile de coquillages volés aux plages de Mayotte, et les poèmes de Victor, les billets de train pour la mer unis au sourire d'Arthur ; ces photos où je suis dans tous les bras, et Vivien partout, cet amour dont il me semble qu'il ne s'éteindra jamais, des tickets pour Buffo, les paroles d'une chanson que Toux m'avait écrite, le souvenir des poires de Renaud, la demande en mariage de M., toujours sous scellés, la bouille de cinq ans de Thomas qui s'affaire à m'ôter le bouton si difficile, vous savez ? celui du haut, et toujours toujours, les lettres de ma grand-mère ; il est toutes ces choses secrètes que je préserve jalousement et que je ne conterais ni ici ni ailleurs, et bon sang  comment ai-je pu faire fi de ces émotions-là ?

Sur le balcon qui jouxte notre appartement, B. m'a demandé et tout cet amour, mais comment fais-tu pour en avoir tant, et comment pouvait-il savoir ce bouillonnement permanent de vos vies qui percutent la mienne, comment lui faire comprendre le bruissement fou de nos élans, la valse étourdissante de ces confrontations, les éclats, la ferveur, le feu au plus près de mon ventre ? Pouvais-je dire, alors, que les interactions font le sel de ma vie ? Il aurait fallu avouer que mon arbre favori est le Tremble quand ses feuilles graciles dansent dans le vent d'été, et que le signifié qu'induit cet aveu me fait sourire.

Un soir de septembre chafouin, je marche dans la nuit et Clowie est à mes côtés. C'est un drôle de lieu occupé où nous entrons sur la pointe des pieds, la lumière s'est tue et nous nous glissons au milieu des spectateurs silencieux. Dans un coin de la pièce, un saxophoniste use de son baryton de toutes les façons imaginables, il y a ces sons puissants, des marrons qui roulent, un gâteau passe de main en main et la voix aigüe d'une femme aux cheveux noués lie* les lettre d'Apollinaire à Madeleine ; plusieurs bières et une poignée d'heures plus tard, la gorge nouée, j'écoute Diane&Clément jouer du blues des 40's, et tout est là, voilà ; les cheveux roux qui ondulent au rythme des mots de Billie Holliday ; ma copine dans le clair-obscur ; les discussions qui ne cessent jamais vraiment et qu'on reprend d'une fois sur l'autre, parfois après une heure, parfois après des mois ; le théâtre et le chant ; ce grand endroit taggué qui accueille, qui cueille même des distorsions artistiques folles ; mon corps aminci dans une robe offerte par M. je ne sais même plus quand et la peau hérissée. C'est cela que j'aurais aimé raconter, sur le petit balcon qui jouxte notre appartement, c'est juste là, maintenant, le coeur gonflé, la lèvre humide et les mains tendues, Ah ! comment ne pas aimer à s'en étourdir lorsque l'on reçoit tant ?

*et bien sûr qu'elle les lisait, mais je crois que tout compte fait, ce lapsus de l'écriture instinctive fait sens.

mardi 23 septembre 2014

Hey, that's no way to say goodbye



Ca m'arrive alors que je pédale sous le ciel gai d'un été qui se prolonge ; de part et d'autre des visages répondent à mes sourires, des mains se lèvent et saluent mes pitreries. Je sens au coeur cet élan fou de la course et du rire, je suis sereine, la ville est belle sous ce ciel d'or et cette bicyclette prêtée par ma copine est une merveille. Alors, sans que rien ne le laisse présager, je me souviens son absence et mes jambes se dérobent, je bascule en avant, de grand cris explosent dans mon corps meurtri et sous mes yeux emplis de larmes, il n'y a que l'amer béton, le froid goudron, il y a le gris du trottoir et mon ventre qui n'en finit pas de hurler au manque. Je frotte mes genoux endoloris et il y a ses grandes mains tremblantes, toute la place qu'elles prennent soudain dans mon esprit, ces grandes mains qui tremblent et son corps long et maigre contre le mien dans ce bain tendre, des pulsations dans ses muscles quand nous nous battions, il y a son regard sur cette photo qui n'est même pas nous, des baisers qui s'éternisent dans un train qui ne se décide guère à partir, rallier les rails, railler l'amour. Il n'y a plus rien à vivre, je me le répète, oh si je pouvais graver les mots dans la pierre ou dans la peau, il n'y a plus rien à vivre, que reste-t-il six semaines après l'amour ? rien, ou pas grand chose, pas même une photo ou trois mots rédigés à glisser dans une boîte à regrets, qu'un enfant grandi ouvrira peut-être dans des dizaines d'années, curieux de savoir quelle femme était sa mère.
Voilà quel était l'amour de mes vingt-sept ans, cette fougue soudaine de fin d'été qui a embrasé mes sens et qui, si elle se fait oublier souvent, se rappelle à moi en vagues déferlantes alors que je ne m'y attend plus. Voilà quel était l'amour de mes vingt-sept ans, entre deux rêves, entre deux rives, l'amour inattendu et brut, l'amour violent qui mange le coeur, qui brûle le corps ; je me suis sentie vivre et il m'a semblé que je n'aurais plus peur, que je pouvais respirer de nouveau et puisqu'il en est ainsi, je ne refuserais plus rien et que cette existence soit folle alors alors ; alors, la vie a repris ses droits et le bel amour n'est plus qu'une morsure dans le creux de mon ventre, qui s'éveille parfois quand je pédale trop fort et que le vent fait voler mes cheveux dans tous les sens.


jeudi 18 septembre 2014

Pour nos cœurs déchirés, c'est le dernier naufrage


Partir au-delà des montagnes, et tout désapprendre
M'enivrer de tes bras tendres, et tout désapprendre
Humer l'odeur d'un escalier mille fois gravi, et tout désapprendre
Oh, combien t'aimer, tu sais ?, et tout désapprendre
Les vagues qui nous roulent, et tout désapprendre
La joie en bandoulière,
Parfois, alors que la vie chamboule, et tout désapprendre
Au croisement des eaux, cette étourdissante lumière, et tout désapprendre
Dormir au cœur d'un soleil brûlant, et tout désapprendre
L'or des mots d'amour inopinés sous la cerne bleue, et tout désapprendre
Trois douces lampes plus tard, et tout désapprendre
Entendre respirer le Doron lorsque la nuit tombe, et tout désapprendre
Marcher dans ton sillage, et tout désapprendre
S'il fallait faire feu des ombres, oh tout désapprendre
Lire à mots posés des textes aimés, et tout désapprendre
Quand la fougue s'en vient du fond des âges, et tout désapprendre
Ecouter l'épaisseur du silence entre nous, et tout désapprendre
L'élan soudain inassouvi, et tout désapprendre
Mon visage dans ton cou, ma main dans ta poche, et tout désapprendre
Où fuient les heures interminables de l'été,
Le rire, le coeur et la bamboche ? et tout désapprendre
La cendre d'une nuit déjà morte, et tout désapprendre
Six semaines après l'amour, et tout désapprendre

A tout prendre, que reste-t-il de nos idylles
ou quelques souvenirs qui se défilent


Bons baisers d'aujourd'hui.



vendredi 5 septembre 2014

Brûle encore, même trop, même mal


Je lui parle de toi, de sa naissance et de notre rencontre, je lui parle de cette route qui semblait ne s'arrêter jamais et comme je la mettais au monde, sous les étoiles de décembre. Je lui dis l'amour, à cette enfant qui ne sait que sourire, et contre son coeur bat le mien, à tout rompre.

Aux lendemains de l'amour, que reste-t-il, oh, dites-le moi. Dites moi le vide puisqu'il m'effraie tant, et en creux, le velours d'un corps qui brûle le mien. Dites moi le souffle puisqu'il n'existe rien d'autre que celui-là contre mon oreille, dites moi la peur et dites moi le regard embué, oh, dites-le moi.

Avignon deux mille quatorze, dans la cour immense d'un palais ancien, le vent & le feu mêlés, les mots les mots les mots, d'accord d'accord, les podcasts de France Cul, la voix de Gallienne dans les matins endormis, l'enfant de trois ans blotti dans mes pleins et dans mes doutes, la maison de la Comtesse, le coca-les glaçons à dix-sept heures sous la pluie qui rythme comme un métronome les journées d'été ; quitter l'endroit aimé une main sur le volant l'autre sur le coeur et observer seule la danse fascinante des volutes de cette fumée bleue qui fuit vers l'inconnu.

Il n'y aura pas eu assez de Clowie, d'Etienne, de Cécile ou de Laure dans cet été grisant, il y aura eu Titou et des mots jetés trop vite trop fort comme toujours, il y aura eu des séparations et des retrouvailles, des espoirs secrets et des silences merveilleux, il y aura eu la jouissance dans les bras graves de mon amoureux, les escalators de Beaubourg, un verre de chardonnay en la plus belle des compagnies. Il existe quelque-part un jardin aux mille promesses où je lisais le Monde Diplo dans un matin brumeux, la rosée n'en finissait pas de parsemer le monde et mon corps se hérissait de froid et de joie, il y aura demain en forme d'inconnu, one more cup of coffee et peut-on espérer plus, après tout ?

PS : suite à la merveilleuse idée de Lucile, j'ai eu envie de vous le lire, ce texte.