vendredi 13 décembre 2013

c'est un voyage imprévisible entre des lieux qui n'existent pas

One More Cup of Coffee by Bob Dylan on Grooveshark



Cet instant suspendu, mon visage contre celui de mon enfant, je regarde ses paupières papillonner et sa peau si tendre, sa petite bouche comme un bonbon, je regarde sur sa joue blanche ses longs cils bruns et ma main dans sa nuque effleure les mèches blondes, blond comme les blés mon joli coeur, blond comme l'était son père au même âge. Tandis que son souffle se régule et qu'il trouve le chemin du sommeil, je me dis que c'est peut-être la dernière fois que nous sommes là, nez contre nez, mère unique pour enfant unique. 

J'essaie de me souvenir de mes deux ans, du ventre rond de ma mère, j'essaie de me souvenir du nouveau-né avec lequel elle est rentrée tandis que mon père qui l'avait attendu des semaines était dans l'avion du retour pour Haïti, ratant de quelques heures la rencontre avec son premier fils. A quoi pensais-je en passant d'enfant unique à soeur aînée ? Où étais-je ? Avais-je alors conscience de la tempête qui s'annonçait, et de tous les autres enfants à naître ? Pouvais-je deviner, seulement, combien je les aimerais, et comme ils jalonneraient ma vie, forever and ever ?

Dans le silence de la nuit tombée, contre le menton potelé de Camille, les premières notes s'élèvent ; comme ils sont doux ces moments du soir où je chante les chansons de mon enfance, deux petits bras en collier autour de mon cou et nos souffles qui se mêlent. Est-ce que ma mère chantait tout près de moi en se posant mille questions à quelques jours d'accoucher de B. ? 

Sur le petit meuble vert, dans l'angle de la chambre, les aquarelles de Béatrix Potter attendent d'autres lectures ; ce petit coffret de papier me replonge loin, une chambre parisienne, des cafés trop sucrés, des cigarettes roulées, trop de larmes et mon frère écorché ; le canapé de l'appartement que je partageais avec V., C. & A. sur lequel mon frangin dormait ensuite, les nuits à le veiller, poser en mère une main sur sa poitrine pour sentir le souffle affluer, la peur permanente lorsqu'il franchissait la porte de chez nous, les larmes secrètement essuyées pour ne jamais oublier d'être forte. Un jour, dans une librairie, un coffret des histoires de notre enfance, et comment ne pas entrer, comment ne pas l'acheter pour lui, comment ne pas essayer de le raccrocher aux rassurantes racines familiales ?

Des années plus tard, près du berceau qui abritait Camille alors nouveau-né, B. avait posé le coffret. Son corps s'était remis et ses plaies avaient cicatrisé, un peu, je crois. Il transmettait les histoires et les souvenirs, il transmettait les racines. Au printemps, il y aura ce grand pèlerinage de Toulouse à Liège pour le voir dire Oui à la plus chouette fille du monde ; alors nous serons tous là autour de lui, comme une grande mer humaine d'amour pour les porter aux nues. 

En attendant, je regarde mon petit garçon à moi et j'ai peine à imaginer qu'il y a seulement trois ans, c'est lui qui occupait la maison dans mon ventre, c'est lui qui dansait sous mon nombril, j'ai peine à imaginer qu'il est venu au monde par un matin de mai où les oiseaux chantaient et que bientôt, au coeur de décembre, un autre enfant verra le jour, qui sera de notre famille.

mercredi 11 décembre 2013

Il faut qu’on se noie encore une fois dans les nuits fauves et les grands soirs

A ton Etoile (Yann Tiersen mix) by Noir Désir on Grooveshark




L'ombre noire des arbres se découpe dans l'or du matin et mon garçon colle son nez à la fenêtre. Il regarde le vol des oiseaux de l'aube qui se dessinent là, comme autant de personnages découpés, ciselés à la façon de ses livres d'histoire ; il connaît sur le bout des doigts des dizaines de chansons et quand sa voix jaillit dans la nuit qui s'étiole à la faveur du petit jour, son père et moi échangeons un regard empli de... empli d'amour, empli d'espoir, empli de vie, tu sais, ce genre de regard qui se comprend comme ça, qui ne se définit pas.

Un soir, tard, à l'heure où habituellement l'enfant s'endort, nous dansons sur une place pavée ; un accordéoniste joue du Brassens, un jongleur fait tourner des quilles rouges et dans les bras de V. je valse jusqu'à perdre la mémoire. Mon gros ventre l'empêche de me serrer tout contre lui mais mes lèvres trouvent le chemin de son cou, l'endroit avec un peu de barbe là, le coin d'une lèvre si joliment ourlée, et puis ma main dans sa nuque, les petits cheveux à la drôle d'implantation, et puis son odeur, et mes pas dans ses pas, et nos nuits valsées comme à l'époque, comme nous sommes.

Sur un banc de pierres, Camille regarde ses parents tourbillonner. Dans sa main potelée, un bol de chocolat très sucré et dans son autre main, un petit ballon en forme de chien, présent merveilleux d'un passant souriant. Lorsque je m'approche et lui tend les bras, il murmure tu danses avec papa, tu danses avec papa et son sourire chocolaté s'élargit lorsque je rejoint les bras de son père, et au creux de moi, ma fille donne de grands coups pour ne pas qu'on l'oublie - mais le pourrait-on seulement ?

Les journées sont longues dans l'attente de sa naissance, mais fort remplies aussi ; il y a la sieste en début d'après-midi, qui me rattrape quand bien même j'essaie d'y échapper ; il y a les cours et les mille devoirs de fin de semestre à rendre ; il y a France Inter et toutes les merveilles des cinquante ans ; il y a les coups de fil de mon frère ; il y a la voix dans les chansons de Fauve qui me brûle la peau ; il y a des promesses de tartes aux pommes et la chaude odeur de cannelle ; il y a les mots doux et les colis tendres qui arrivent de partout ; il y a les voisins qui viennent dire si besoin, tu sais que je suis là - et oui, je le sais, oh oui ; il y a quelques rendez-vous et certains au-revoir signifient la prochaine fois, ce sera avec elle.

Des mots, des centaines de mots qui noircissent des centaines de pages ; des histoires, des projets, mais aussi des excuses, des explications ; il y a la réparation, prononcer plus souvent le-mot-en-d, dire j'aurais dû expliquer, j'aurais dû demander mais comment aurais-je pu, au plus profond de la détresse ? Le soleil sur le balcon me promet des lendemains meilleurs, des soirées à écouter du jazz dans ce petit bar que j'aimais tant, des promenades dans les montagnes avec ceux qui ont été mes amis, et qui le resteront peut-être, des nuits blanches à oublier tout le reste, le corps en mouvement dans des boîtes espagnoles, des escapades dans de vieilles bagnoles pour voir la mer et manger les meilleures moules de Normandie, des rencontres, des projets, des yeux qui brillent, des corps qui exultent, des cris de jouissance et des rires en cascade ;

A I., je dis tu m'emmèneras, dis, danser au son de la musique électronique et me perdre dans la vague humaine ? et il me répond Oui. Dans ma tête, je me jure d'emmener la toute petite fille à Bruxelles, de retrouver la douceur de cette ville si aimée et les traces qu'y laisse mon amie Clowie, le pilier, la fidèle, la solide ; l'amie de vingt-cinq ans. Avant cela, il y a les plaies de Z. & O. à panser et aurons-nous assez d'une pile de crêpes et d'une infinité d'amour pour leur montrer que la vie peut-être belle même si elle semble parfois s'acharner sur certains d'entre nous ?

Dans l'entre-deux, une main sur mon ventre, je ris de sentir l'enfant bouger en moi, je profite de ces mouvements-là, je tends le visage au moindre rayon de soleil, je m'immobilise, je silence ; dans l'entre-deux, il n'y a plus de projets ni d'attentes, il y a l'attente-au-singulier, tu es une femme singulière, tu sais  ça ? ; oh, je ne sais guère trop qui je suis, femme ou fille, singulière ou non. Tout ce que je sais de moi, à cet instant, c'est ce besoin d'un espace d'inaction. Un instant de contemplation ; laisse-moi être sans bouger, laisse moi être sans mouvement, laisse moi être, encore un peu, j'ai des forces à reprendre avant de m'immiscer de toutes mes forces dans le fil violent et merveilleux de la vie-qui-pulse ;

Alors, V., mon bel amour, mon grand amour, mon si cher ; Oh, Vivien, cette maison qui fait nos rêves et cette complicité qui fait nos jours, pourvu que tout ça ne cesse jamais, n'arrête pas la valse, mon tout beau, grâce à toi je vis, grâce à toi, je vis, grâce à toi j'existe ; sur le petit balcon, trône un sapin orné d'or dans son pot de terre - après Noël, nous irons à quatre le planter dans une terre fertile, et qui sait si nous n'aurons pas, un jour, une forêt de sapins ?