dimanche 10 novembre 2013

Là-bas ne seraient point ces fous qui nous disent d'être sages

Love Me by Yann Tiersen on Grooveshark

le havre

feuillus

Les mots tranchants dans la porte qui se referme d'un coup d'un seul ; par la fenêtre, sa silhouette s'éloigne dans la nuit triste et une chape de plomb s'abat sur mes épaules encore tremblantes. Ce soir plus que jamais j'ai la conscience que tout est si fragile ; le souffle de mon enfant qui emplit la chambre colorée, ma grande bibliothèque de bric et de broc, les soupirs de Vivien dans mon cou et l'odeur de sa peau, et la texture de sa peau, et le chemin de grains de beauté dans son dos, les mots qu'on n'a plus besoin de se dire, les expressions de son visage que je connais par coeur, ses mains-ses mains-ses mains, la solidité qui me manque, la certitude ; le rire dans ma vie ; 

deux jours plus tard, sur les pavés mouillés, les feuilles d'automne semblent s'incruster sur le trottoir et ça me fait penser à ma proffe de yoga qui dit votre corps s'enfonce et s'enfonce et semble vouloir tatouer le sol et c'est comme si les arbres voulaient tatouer le bitume noir de leurs ors et de leurs rouges, marquer à jamais ma route de ce novembre deux-mille-treize, premier et dernier de ma vie ; mes pas suivent les nervures délicates, et avant mes pieds mon ventre rond qui tiiiire tout mon corps là-bas. J'avais lu une fois que la grossesse était la période la plus adéquate pour faire une thérapie et je crois que c'est la vie qui m'analyse, mon ventre qui m'entraîne de l'avant malgré moi, les réveils en sueur encore pleine d'odeurs passées et de chansons oubliées ; le thé qui refroidit - pardon pardon Amélie - faute de temps pour le boire ; le rire de V. qui s'éloigne au même rythme que ses pas dans la rue mouillée, et est-ce la pluie ou mes larmes dans la tempête ?

Quand il revient coller ses pieds glacés contre mes pieds chauds, je renifle sur son torse et sur ses bras, oh je ne veux vivre sans toi, mon amour-mon bel amour, oh tu es ma vie, oh dans un an, dans dix ans, dans cinquante ans, à tes côtés toujours et ton visage si familier parcheminé, et mes courbes et tes sillons, nos cheveux un peu tombés peut-être et nos petits pas bras dessus bras dessous comme à présent ; nos grands éclats de rire et nos débats sans fin, oh mon amour de vingt ans, oh mon amour de trente ans - nous ne sommes qu'au printemps de nos vies et quand l'automne d'une année se mêlera à l'automne de nos existences, qui serons-nous et qu'en sera-t-il de nos amours, nos belles amours d'aujourd'hui ?

Il est des choses qui nous survivront ; dans la terre fraîche du verger de la Comtesse, Camille a creusé un trou pour planter un petit pommier né la même année que lui et a versé sur le sol meuble les premières eaux ; ce jour-là, une âme bienveillante m'a murmuré que j'étais l'arbre qui portait le plus tendre des fruits. Au printemps, tandis que mon bel enfant croquera la chair juteuse de ses fruits, j'aurais enfanté du mien ; une chérie dont nous ne disons le prénom que dans le secret de notre petite famille de trois-et-bientôt-quatre. Alors si le temps nous file entre les doigts et souvent nous brûle, je cache ma peur et j'inspire à pleins poumons cet air nouveau qui s'appelle vivre.