jeudi 31 octobre 2013

On m'a donné un bout de rien j'en ai fait cent mille chemins

Here We Go Again by Angus & Julia Stone on Grooveshark


Le froid est tombé, sec comme les pans d'un rideau lourd sur une scène de théâtre ; hier encore je travaillais au soleil, quêtais sur mon dos nu la caresse chaude ; je dormais mollement, toutes fenêtres ouvertes ; il n'y avait que le bruit de la rue au petit matin, le vrombissement de quelques moteurs, le chant des oiseaux résistants, les rires des écoliers quelques rues plus loin pour m'arracher à la volupté du sommeil ; Alors, il y a eu un matin glacé et cette odeur si familière d'hiver, les promenades au pas plus vif, les petites mèches autour de mon visage qui volent dans le vent, et le rire qui remonte du ventre ;

Aux aurores, nous sommes chez J., derrière la porte de bois les vagissements de nouvelle-née se mêlent aux jeux d'enfants plus grands, on hume les vacances, les matins paresseux, le courageux sort - bonnet vissé et écharpe enroulée à grands tours - et ramène à tous des viennoiseries encore brûlantes et odorantes. Dans son cabinet J. danse, il chante, il fait trois pas, il dit que tout est parfait. Ses mains un peu rugueuses, les mains de V., mes mains se mêlent pour faire danser mon enfant au creux de mon ventre et la guider tout en bas-tout en bas, à l'orée de mon bassin ;

Dimanche, nous étions deux ; au réveil, yeux clos, je cherchais le taptaptap habituel de Camille sur le plancher, son petit corps chaud venu se lover contre le mien, son odeur de bébé à renifler dans le cou, dans les petits cheveux de la nuque mais ce matin là, la maison était silencieuse, il n'y avait que le corps lourd de mon amoureux endormi contre le mien et mes baisers sur ses paupières, nos gestes emprunts de gravité dans le demi-sommeil, les souvenirs d'autres matins, dans d'autres villes, d'autres réveils lascifs ;

Une fois, quelques jours plus tôt, nous avons vu deux films dans deux salles de cinéma différentes, et pique-niqué sur un muret de pierres. Dans la plus chouette librairie de Toulouse, il y avait deux petits cafés pour nous pendant de nouvelles lectures, chacun sur une chaise de bois, face à face, ensemble et distincts ; dans l'après-midi, résonnait la voix tendre de mon petit garçon enthousiaste au téléphone, il avait vu des ânes, des poules et mangé des pâtes alors tout allait pour le mieux et nous le retrouverions bientôt, mais profite de ta grand-mère, mon amour, et de tes jeux de petit campagnard. 

Le soir tombait et sur une place, des rêveurs dansaient ; parfois en couple, parfois en groupe, formant des cercles et avançant des pas que nous avions du mal à compter... une main tirait celle de V. et une autre attrapait la mienne et nous nous retrouvions au milieu des danseurs, comptant un peu les pas, riant beaucoup ; sur un banc, alors que je reprenais mon souffle, un tout petit garçon venait de trouver mes bras et sa maman me racontait les bals sauvages, notait sur un petit bout de papier qu'il ne faudrait surtout pas perdre quelques mots, un numéro, une adresse mail. Nous nous sommes promis de nous revoir, et sommes partis enlacés dans la nuit rose ;

Alors voilà, Octobre dans la ville aux mille couleurs, et puis les heures de cours, le découragement, les amis au bout du fil, au bout du mail et qui m'expliquent encore encore encore sans se lasser, les petites grues esquissées par les mains habiles de mon amoureux et les pompons jaunes pour habiller notre maison d'hiver ; la couverture que je tente de tricoter pour l'enfant à venir, les chocolats chauds pour refaire le monde, l'anniversaire de mon frère-les mails secrets-la fièvre-et enfin les billets pour la Nouvelle Orléans et son carnaval au Printemps ; Etienne justement, et Camille aussi, à plat ventre sur la moquette, leurs conversations surréalistes pendant que je m'endors sur le premier canapé du premier appartement de mon frangin ; les rendez-vous qui se succèdent avec mes sage-femmes chéries, les mails du planning familial, les séminaires de l'université du temps libre, les pensées des copines que je reçois en pluie sur mon téléphone, sur ma boîte à messages, les projets pour après, les livres éparpillés partout, les sacs de pommes qu'on ramène de l'amap, les heures de conduite et la date de l'examen qui approche, les siestes qui me volent en quelques secondes à la réalité, avant que je n'ai pu dire ouf, le soleil froid de l'automne, les feuilles rousses, jaunes et rouge dans le parc, les cailloux que je retrouve dans mes poches et qui me font sourire, novembre sur le pas de la porte et sur mes lèvres, qui s'éternise, le premier baiser posé chaque matin par mon bel amour ;

lundi 14 octobre 2013

Où l'on aperçoit les vagues qui nous roulent

Je Chante by Les Têtes Raides on Grooveshark





 Oh comme il faisait beau, cette après midi là ; j'avais disposé les coussins sur le balcon et je sirotais mon thé, les yeux mi-clos, offerte à la caresse du dernier soleil d'octobre ; il me semblait que si je ne savourais pas cet été indien-là, la vie m'échapperait et je me faisais un devoir de tendre encore et encore mon visage serein à la vie ; il y avait  les cris de jeux des enfants dans la cour de l'école toute proche, l'odeur de javel dans l'appartement voisin, où la grand-mère faisait son ménage en chantonnant ; le ronronnement des voitures m'était devenu familier et les heures avançaient sans que je cherche à les retenir, sans que je cherche à les comprendre ; savoir être dans l'instant, contemplative et m'emplir de douceur pour les journées chafouines.

Dans le coffre de la voiture - que j'ai désormais droit de conduire si V. à mes côtés me guide - des cartons emplis de petits vêtements attendent d'être montés à l'appartement ; des bodies de bébé comme autant de souvenirs de nos débuts dans la vie de jeunes parents. Il me paraît si loin, ce temps des nouveaux-nés, des nuits creuses, des fous-rires incongrus  ; ce temps où mon enfant prenait le lait à mon sein, sa petite main agrippée à la mienne comme pour dire que ce lien là est éternel ; dans le rétroviseur, un clin d’œil au bel amour qui s'exclame C'est maman qui conduit !

Avant, il y avait la maison de la Comtesse, les odeurs familières, les jouets retrouvés. Le beau soleil, le froid soleil de l'automne et les feuilles qui craquent sous nos pieds pressés d'aller saluer les poules ; la cheminée qui s'affaisse, la chambre framboise dans laquelle nous avons nos habitudes, les petits bouquets des fleurs éphémères. C'est ma mère qui les avait plantées, elles ne fleurissent que quelques semaines en automne, nous sommes venus au bon moment me confie M. dans un sourire, et je souris aussi puisqu'ici, je ne sais faire autrement. Camille confectionne de petits bouquets qu'on dispose dans des verres et la cuisine hume délicieusement le poulet aux oignons et le gâteau savoyard qui servira de base au Courchevel tant désiré.

A quelques heures de là, je conduis mes premiers kilomètres sous le regard ému de mon amoureux ; à quelques heures de là nous nous retrouvons dans une petite salle de Province pour écouter le spectacle formidable de ce groupe qui nous lie depuis nos premiers instants d'amoureux ; ce concert-là, nos mains moites qui se cherchent dans l'obscurité, le sourire de mon frangin sous la lampe qui va et vient, qui va et vient, de la scène au public et accompagne le rythme effréné d'un accordéon qui laisse dans nos cœurs la marque de la vie-qui-pulse ; V. rit D'une petite salle au fin fond des Yvelines à une autre petite salle au fin de l'Auvergne, on va tout de même les voir dans des endroits improbables

Un autre jour, la table était dressée dans le jardin de la Comtesse, l'enfant sommeillait dans le hamac et nous goûtions les dernières mûres de la saison... autour du café, ça parlait surface constructible, pari sur l'avenir, rentabilité, on-ne-sait-jamais-ce-qui-peut-arriver et si-vous-voulez-vendre ; déjà je n'étais plus là mais dix ans plus tard, vingt ans plus tard ; les mêmes visages plus affaissés, les cheveux blanchis, la marque du temps un peu plus installée, attablés autour d'un plat longtemps mijoté. Quelques bouilles nouvelles aussi, des frères et des sœurs à Camille, des cousins proches et lointains, les mêmes éternels jeux, les mêmes balades auxquels s'adonnaient V. et S. lorsqu'ils étaient enfants, perpétués par des générations d'enfants attachés à cette maison hors du temps.

Dans la nuit qui nous ramenait à Toulouse, alors que nous filions depuis longtemps sur l'autoroute silencieuse, je murmurais à mon amour, Je ne veux pas envisager cet endroit vendu, je crois bien que je ne peux plus vivre qu'en sachant cette maison ici, prête à nous recevoir à tout instant.

Et c'était vrai.


vous y êtes les bienvenus


mardi 8 octobre 2013

Vienne la nuit sonne l'heure ; les jours s'en vont je demeure

Por Una Cabeza by Carlos Gardel on Grooveshark


Parfois, quand je repense à cet autre temps, cette vie emplie de rituels, de petits mots, de grands débats, de conflits aussi parfois, cette vie où chaque geste s'inscrivait sur les lignes noires des journées répétées ; parfois quand je repense à cette époque où j'avais des collègues, où j'apprenais à gérer l'autorité [Oh, l'éternel problème des supérieurs hiérarchiques] ; les mille boulots qui m'ont vue grandir, conseilleuse de livres, vendeuse de rêves, porteuse de cartons - de fait - et exaspérée des poncifs, découvreuse de délicieux albums jeunesse et noteuse de prénoms drôles ; plus tard chargée de projet, recueilleuse d'informations, imagineuse de mondes plus justes où tout le monde pourrait avoir accès aux salles de cinéma, dessineuse de plans bancals, voleuse de clichés - de petites salles et de vieilles bobines ; enfin responsable d'action culturelle, maniganceuse d'activités, dénicheuse de solutions, composeuse de jolis projets, (re)lieuse d'humains ; parfois, donc, ça me pince au coeur, oh ! pas grand chose mais tout de même ; les journées à bûcher les cours à la maison avec pour seule compagnie l'enfant lovée en mon sein me semblent souvent longues ; le café est fade quand il n'est pas partagé et le rire se répète sans âme dans l'écho d'une pièce vide ;

Pourtant, nous avons déjà de tendres habitudes, l'enfant et moi. La sieste lors des après-de-midi, ma main qui quête au dessus de mon nombril et ses petits coups répétés ; la danse légère de son corps en moi, celle que j'aimais tant alors que j'attendais son frère et que je retrouve avec volupté, les yeux dans le vague, les mains en creux, le ventre qui pointe ; 

Hier, Vivien et moi avons jeté dans l'avenir quelques rêves, deux jours à Barcelone chez M., quelques heures sans enfant ; je crois que nous avons un peu désappris à être deux, tout emportés par le tourbillon fou de la vie à trois. J'aime cette idée de retrouver des gestes, des mots, des habitudes, des petites douceurs qui se sont figés dans un quotidien dont nous perdons le fil ; des vestiges ou peut-être un sillage, qui retrace l'histoire si banale et si exceptionnelle de ce que nous sommes depuis six ans. De l'individu au couple, du couple à la famille, nous avons fondu nos êtres dans cette réunion merveilleuse. Mais je ne veux pas oublier qu'avant d'être tous, nous sommes moi, nous sommes un, nous sommes deux ; si l'existence est plus douce ensemble, elle n'existe que parce que nous existons, nous, individuellement...

J'ai rêvé de toi, tu avais un bébé petite fille ; il existe un monde pas si lointain, et qui abonde de ces messages-là, ma si chère F., je repense souvent à nos fous-rire et à nos discussions, à nos engagements, à la façon dont nous nous construisions dans cette vie étrange de jeunes femmes, entre deux rives, alors que nous devions sans cesse trouver l'équilibre entre légèreté et sérieux ; comme elles me manquent, tes robes de coquette ; et puis tes longs cheveux noirs, nos soirées à refaire le monde, ton balcon exposé aux mille vents et sur lequel je fumais mes roulées, tassées sur un bout de table, tes récits de bouts du monde, ton drôle de petit appartement un peu burlesque et un peu sage - à ton image, tout compte fait - et nos séances de sport sans cesse reportées ;  les mojitos au Foxy et puis aussi, ce jour où nous avions passé des heures à empaqueter des présents d'anniversaire multicolores et tes yeux qui n'en pouvaient plus de s'écarquiller à chaque petit paquet déballé, le sourire mutin qui ne te lâchait pas, oh combien il y avait d'amour en ces instants là ! Aussi, les nuits passées à papoter, vêtues des t.shirts trop grands de V., toujours ta maman en transparence et ta drôle d'enfance ; Ah ! Comme tu m'as manqué cet été lorsque j'arpentais les rues de la Croix-Rousse sans toi et que j'imaginais ce rêve un peu fou que nous avions ébauché un jour de pluie, oh comme tu me manques chaque jour, oh comme ta façon d'appeler mon fils et de nous prendre en entier, moi et mes doutes, moi et mon mec, moi et mon môme, nous qui tranchons tant dans ton paysage de filles sérieuses, de carrières, de fêtes et de musique ; ton sourire, F., je crois que je l'ai éraflé et ça, et ça...

J'ai rêvé de toi, tu avais un bébé petite fille ; si seulement tu savais, ma toute belle, qu'en moi grandit un bébé petite fille et qu'il est question qu'elle porte ton prénom ravissant.

Timidement, je pose les lettres de la maladie qui m'a tant et tant affectée l'an passé ; je les pose en minuscule, pour ne plus leur laisser trop de place d.é.p.r.e.s.s.i.o.n ; j'observe le chemin parcouru pour ne pas voir celui qui m'attend. Dans la rue, je me camoufle derrière la barrière rassurante de mon gros casque rouge ; je n'ose encore lever les yeux, je n'ose encore tout à fait respirer.


Merci merci pour les p'tits mots
que vous parsemez ici et là,
j'aime savoir mon cocon virtuel fleuri de vos pensées