mercredi 18 septembre 2013

Au pays des matins calmes pas un bruit ne sourd

Minor Swing by Django Reinhardt on Grooveshark




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Je suis sortie dans le silence de la nuit, il m'a fallu resserrer le foulard bariolé sur ma gorge ; il faisait froid, les sols brillaient encore de la pluie nocturne ; au coin de ma rue, la vie m'a frappé de plein fouet ; la lumière scintillait sur le trottoir hanté des pas de collégiens, la fumée du tabac, les barrettes dans les cheveux des filles et les rires un peu graves ; ils riaient dans les volutes bleues, la marque du sommeil pas tout à fait disparue de leurs visages poupins ; ces grands enfants, ces petits adultes, ces hybrides poussés encore pendant l'été, la peau tendre-le regard dur, les joues rèches des premières barbes, le trait noir au dessus de l'oeil ; mais suspendue à la fermeture éclair du sac, la fourrure douce d'un petit ours ;

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Le dos droit, les mains à neuf-heures-quinze-ou-dix-heures-dix, je me laisse guider par sa voix. Ils sont combien à ces petites heures du matin, au volant de leurs bolides ; est-ce qu'ils écoutent Patrick Cohen ou Maxime Leforestier, à quoi pensent-ils pendant ces quelques heures volées à la course du quotidien, métro-boulot-dodo et les enfants par dessus bord ; est-ce qu'ils voient, comme moi, le soleil se lever sur les immeubles, la danse des mains contrariées sur les volants, la journée riche de possibles ; est-ce qu'ils pensent à leurs déjeuners, leurs rendez-vous, les premiers dossiers à traiter, les chaises à descendre des tables, les cris des enfants dans une cour colorée, l'odeur de javel du couloir d'hôpital ; est-ce qu'ils songent à cet instant de pause pendant laquelle ils reprendront leurs rêves au vol, quelques secondes grappillées, et revigorantes ?
Je me laisse guider par sa voix, j'inspire-j'expire avec le ventre, comme C. me l'a appris. Il tourne le bouton du magnétophone, la voix de Django emplit soudain l'habitacle d'un rythme nouveau ; Il me répète que j'ai les bons réflexes pourquoi ne vas-tu pas au bout, alors ?, parce que, mon grand, je ne fais pas confiance à mes instincts ; c'est le drame de ma vie, figure-toi, cette incapacité à aller au bout de moi-même, ce geste toujours suspendu, cette pensée perverse qui me traverse et me nuit tu te trompes ; et si je ne me trompais pas ?

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toujours, il y a mon petit garçon, le corps de Camille lové contre le mien, sa voix tendre contre mon oreille, la pulsation rythmée sous mes doigts qui redessinent inlassablement les contours de cette petite personne que j'ai porté en moi, et qui se modèle sans nous ; toujours il y les mains chaudes de Vivien sur mon visage, front contre front et le baiser déposé au coin d'une lèvre ourlée, il y a le regard qu'il pose sur moi et qui me fait frémir, je lis oh combien ! le désir, oh alors ! la fierté dans son œil qui brille ; toujours il y a ces voix qui se mêlent et s'entremêlent, racontent mon histoire de fille, mon histoire de femme et la nuance subtile entre les mots. Dans ma tête dansent des miettes de film, des morceaux de chansons, des pages de livres, des éclats de vie, des bouts d'amis, comme un puzzle interminable qui se joue de mes questionnements et s'improvise, insaisissable ; comme palpite l'impatiente !

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Des mains s'agitent, le visage se colore et je mime soudain ma pensée. J'éclate de rire, puis-je faire autrement que m'animer puisque la vie me pousse dans le dos ? La quête des pieds stables sur le bitume, d'une main assurée, une voix posée, quêter l'ancrage, et demain, et demain - que sera demain ? La ville est éveillée, désormais ; il ne reste de la nuit que quelques vestiges qui déjà s'estompent ; chacun a repris la danse rituelle des journées de semaine, les odeurs-et-les-bruits envahissent les rues ; je serre le frein à main, tourne la clé dans le contact ; et c'est comme si tout recommençait...


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