lundi 8 octobre 2012

Leur bonheur se construit sur un air fait pour eux

Across Waters by 17 Hippies on Grooveshark

Quand commence l'histoire le ciel est bleu et le long de ma coupe, les bulles glissent dans un scintillement délicieux ; on joue une valse au loin, un air que je connais mais que je ne parviens pas à identifier. Les amis en premier rôle, les très chers, un cœur de tissu, petite bouillotte cousue pour un anniversaire, avec patience, avec lenteur pour qu'elle dure longtemps dans la poche glacée de ma copine.

Un soir, on retourne sur les lieux familiers, on mets nos pas dans ceux d'hier et c'est comme si j'avais vingt ans, encore. Pourtant cette nuit là, c'est Vivien qui souffle des bougies et il y en a bien plus que vingt. Dans le bar que nous aimions tant les voix sont hautes et il faut jouer des coudes pour se faufiler ; Paris reste Paris mais nous ne sommes plus les mêmes et c'est finalement aux sources que nous nous retrouvons tous, près de la place Jussieu.

Mes premiers pas parisiens, un roman toujours en poche et jour après jour, assise sur le même banc, je l'attendais. Les saisons passaient, les étudiants mobilisaient toujours le parvis et tout me devenait plus familier. Yeux clos je reconnaissais son pas, son odeur dans mon dos, il prenait ma main et je lui souriais. Plus tard, je m'éloignais sur de nouveaux chemins, mais je retrouvais toujours le petit banc blanc devant son bureau.

De bus en bus, de balades en ballades, je dessinais un Paris proche de moi et sur ce chemin là, j'ai rencontré mille amours et quelques désillusions.

Minuit, Notre Dame est majestueuse sous le ciel brumeux et la valse s'est éteinte ; il reste un saxophone, un djembé et des rires dans la nuit. Je ne sais plus quand nous sommes arrivés sur les quais mais la Capitainerie est juste un peu derrière, briques roses et blanches, gardienne d'hier et de secrets murmurés.

Je suis ivre de vie et d'alcool ; Vivien fait jaillir le bouchon de sa bouteille de champagne dans la Seine ; il a vingt-huit ans mais ses yeux qui rient, sa nuque qui garde l'empreinte de chacun de mes baisers, ses grandes mains qui tiennent si bien celles de notre petit garçon, tout son corps, gardent la marque de nos premières étreintes, à jamais notre vingtaine joyeuse et furieuse, à jamais nos grandes espérances et nos idéaux, à jamais la vie qui emporte ;

J'étends mes jambes, gaînées de noir sous le bleu de ma jupe un peu courte, j'étire mon corps et mon être dans un soupir. Debout, je titube un peu. Je suis grise, le poids de la vie sur mes épaules, les angoisses au quotidien, la fatigue constante, la conscience de lendemains pas toujours heureux, le monde qui défaille, perdre la tête et renoncer ; mais non, la main tendue, affermie, les amis pour piliers, la tribu qui nous entoure, des romans à lire à lire à lire, des pages blanches à gratter, les petits pas hésitants de nos enfants et les encouragements de tous comme un seul homme Tu peux y arriver !, la certitude de cette phrase, anodine et pleine de sens ; et la vie qu'on se choisit ;