mardi 28 août 2012

Peuplée de cheveux longs, de grands lits et de musique

The Wild Mountain Thyme by Joan Baez on Grooveshark

C'est une maison de pierres, posée là dans la vallée, entre deux flancs de montagne. On y vient à pieds, on ne frappe pas ; on s'y retrouve à table, oh c'est tellement ça ! et quand N. s'installe sur le pas de la porte pour tirer quelques accords de sa gratte, quand les canettes de bières rafraîchissent dans le bachal, le temps s'arrête une seconde, précisément, pour humer l'essence de cette maison ouverte. C'était une ruine quand ils les parents d'O. et quelques uns de leurs copains l'ont achetée dix mille francs ; on lit sur les murs l'évolution lente des travaux qu'ils ont réalisé dedans, au fil du temps.

C'est une maison qui s'offre, une maison du bout du monde ; alors, j'ai pris un train, un autocar, un omnibus ; à Moutiers, O. et Cerise m'attendaient en voiture pour un énième bout de route. On s'est garés un peu plus loin et on a traversé le pont de bois ; elle se dressait là, fière et imposante, dans le froid soleil des Alpes.

A mon arrivée, B. avait décidé que nous dînerions d'un dahl et puisque nous n'avions aucun légume sec, il a interprété une partition culinaire fameuse, décidant au fur et à mesure de jeter tel ou tel ingrédient dans la casserole ; nous nous sommes retrouvés petites mains, à faire l'inventaire de nos provisions avant de débiter en rondelles pommes de terre, carottes, aubergines, ail, oignons et mille épices pour mijoter avec nos lentilles roses et notre pâte de curry. Autour de nos assiettes fumantes, les sourires rayonnaient dans la pénombre des vieilles pierres, le vin coulait, le joint passait de main en main et nous projetions gaiement notre fantasme d'une maison à nous, à nous tous en faisant la lecture du journal de bord de celle-ci. Oh, l'histoire en transparence, derrière les notes, les avancées des travaux, oh ! l'amitié derrière chaque trait, chaque phrase et les engueulades qu'on devinait grandes et malgré tout heureuses. J'ai dévoré des yeux les visages de mes chers compagnons, réunis autour de cette grande table de bois et j'ai eu le ventre serré qu'y manquent celui de mon amoureux, et de notre petit garçon.

J'ai dormi avec B. dans une grande chambre vitrée et me suis éveillée dans une maison silencieuse, au petit matin. Sur le pas de la porte, le bruit du torrent et le vent m'ont frappée de plein fouet ; je suis montée sur le sentier, humant l'odeur de terre humide, quêtant l'instant, la pleine conscience. Plus tard, dans le soir tombant, nous sommes partis en balade avec Max, bras dessus-bras dessous, nous avons parlé de tout et de rien mais surtout de tout et le monde, en cet instant, tournait juste.

Je me suis assise au bord du bachal, je me suis assise sur un rocher dans les hauteurs de Friburge, je me suis assise près de la cascade et j'ai regardé l'eau se projeter avec force contre la roche, le flot bouillonnant, la brume, la puissance libératrice de ces litres qui tourbillonnent dans une écume blanche. Avec Max, j'ai marché dans le petit cimetière du Bois et nous avons lu sur les pierres tombales des prénoms, des dates, des esquisses de vie ; Dans le flot incessant du monde en marche, j'ai pleuré et je me suis posé cette question qu'on se pose tous et qui, je crois, n'attends pas de réponse : Où vais-je ? Où me mènent ces pas, cette conviction, cet univers en moi ? Quel place occuper, quel sens trouver à tout ça ? Comment jongler avec les mille désirs qui m'animent et me meuvent ; et quoi transmettre ; et comment transcender et je me sens parfois si infiniment petite et seule, perdue.

Dans le chant du torrent, dans les cris des marmottes, dans les orties qui me rongent les pieds, dans l'herbe détrempée par la rosée du petit jour, dans les rires de mes amis, je n'ai pas trouvé de réponse.
Il m'a fallu toute la force de bras chers, une soirée d'échanges animés, la conscience de tant de deuils à faire, la camaraderie franche et directe pour sourire de nouveau. Il était près de minuit quand je me suis glissée dans la douche, tremblante de froid, d'impuissance et de fatigue. L'eau chaude sur ma peau marbrée a balayé mes angoisses et je me suis couchée sereine, avec la certitude plus que jamais ancrée d'être aimée de la plus belle façon qui soit.

Dimanche, nous avons empli nos poches de jambon, de tomates, de fromage, d'oeufs durs et de pain ; nous avons randonné toute la journée sur les flancs raides de la Montagne. J'ai observé des scarabées dont le casque noir luisait sous le soleil, des sauterelles d'un ravissant jaune-vert et très haut, des bouquetins parmi les edelweiss. Ce soir là, nous avons préparé une fondue. Les garçons tenaient la recette d'un montagnard du coin, qui la leur avait transmise dix ans auparavant, lors de leur premier séjour et c'était tout un symbole que de jeter l'oeuf dans la marmite presque vide et que de la laver, ensuite, dans le bachal.

Chaque jour, j'ai parcouru le kilomètre qui sépare la maison du village pour quêter derrière l'église, un peu de réseau et murmurer à mon bel amoureux et à notre enfant chéri combien leur présence manque à tous, ici.

Chaque jour, pour chaque repas, nous avons cuisiné un gâteau différent et avons terminé en apothéose en mitonnant à quatre mains, Cerise et moi, un marbré somptueux.

Chaque jour, j'ai filmé des heures d'eau ; les rapides du torrent, gris argent, dont les reflets ondoient sous le ciel brumeux, le pétillement léger des rigoles de montagne, la cascade brutale et enivrante, l'orage, le tonnerre qui rugit dans la nuit noire, la clapotement délicieux de la dernière pluie.
J'avais lu, autrefois, dans un bouquin d'enfant que la couleur du premier papillon aperçu au printemps présageait de l'été à venir. En mai, un lépidoptère aux ailes d'or s'était posé sous mes fenêtres et ce dimanche d'août, dans les Alpes, un comparse semblable à virevolté devant moi. Il y avait dans ces deux fois, comme une délicieuse prédiction ; je suis partie le lendemain, sac au dos et sourire aux lèvres, la tête fourmillant toujours de mille interrogations mais l'esprit apaisé. J'ai tourné le dos à la montagne de la Vallaisonnay, à la Grande Casse dont les sommets scintillaient doucement d'un blanc métallique à la faveur du soleil de fin de journée. Une dernière fois, j'ai empli ma bouteille au bachal et j'ai embrassé mes amis, mélancolique. Je les ai quittés sur la promesse de se revoir vite ; nous savions tous sans nous le dire qu'il y aurait toujours un ciel quelque part, sous lequel nous réunir, dans dix jours, un an, dix ou trente. 

Je suis arrivée à Toulouse au coeur de la nuit, j'ai tourné doucement la clef dans la serrure grinçante et je me suis glissée contre le corps chaud de mon tendre endormi. Je lui ai fais l'amour avec toute la passion, toute la tendresse, toute l'impulsion, oh vraiment ! toute la force de vie qui croissaient en mon ventre. Et croyez-moi si vous le voulez, mais cette nuit là, les étoiles ont pétillé au dessus de la Ville Rose avec la même intensité que quelques heures plus tôt, lorsque je les contemplais, étendue dans la pâture, les yeux au ciel, dans la vallée de l'espérance.