jeudi 12 juillet 2012

t'as de beaux yeux, tu sais

Fantasia for Violoncello & Orchestra: I. Largo by Heitor Villa-Lobos on Grooveshark

L'écran du Grand Action un lundi soir ; le souvenir d'une autre fois, hivernale, où je m'étais glissée dans la salle de projection, où j'avais imaginé ce projet d'ascenseur qui permettrait à tous d'entrer dans la grande et belle salle de l'étage, où j'avais parlé des heures de diagnostics de conformité, de passage au numérique, de plan global mais en filigrane derrière nos phrases techniques se dessinait le relief de ces vieux films grésillant, de ces acteurs au verbe direct et fort, de ces bandes sons, de ces péloches qui traversent la pièce de part en part, d'amoureux et d'humanité. L'écran du Grand Action, un lundi soir et Gabin en gros plan. Tressaillir. Oh, ces traits-là, comme ils ressemblent à ceux du cher disparu ! Jouir du film et quêter chaque mouvement de caméra, chaque apparition même furtive et faire comme s'il était là, encore, assis à la table de bois, comme s'il racontait de grivoises plaisanteries en murmurant pour que sa femme n'entende point, comme s'il riait d'un bon mot, comme si...

Dans la moiteur de juillet, nous nous sommes assoupis lorsque l'enfant appuie sur le bouton du téléviseur et le commentaire si familier du Tour de France envahit la pièce, et de nouveau je le vois, et je l'entends, et je l'aime. Et tout ce qu'il n'est jamais parvenu à me confier, interrompu par son épouse ne ramenons pas les choses du passé, tout ce qu'il évoquait à mi-mots ;  son enfance, cette mère jeune, ce soldat belge qui n'est jamais revenu, cette myriade d'oncles et de tantes, je vois les photos, je me répète les prénoms. Plus tard, son amoureuse, leur mariage. La guerre, la résistance, l'entendre rire un peu, soudain ; et puis la naissance de mon Grand-Père, en février 45 ; les imaginer lui et ce type qu'ils planquaient, dans la vieille bagnole, allant quérir le médecin ; pestant contre la neige qui embourbe, qui prend toute la place ; je les devine accourant enfin dans la maison sombre, et mon Grand-Père né entre temps vagissant dans les bras de sa mère ; Sur l'acte de naissance de Camille, il y a son prénom inscrit. J'ai voulu garder intacte sa mémoire, j'ai voulu donner à Camille la possibilité de garder une trace de son aïeul.

Ce cher monsieur, que j'ai tant aimé, et tant admiré. La dernière fois que je l'ai vu, ce cher beau visage parcheminé, il y a eu ses mots oh, on va l'attendre, ce petit, et mes larmes. Il me l'avait promis. Il a attendu.