jeudi 17 mai 2012

une lune basse, et rouge



Un feu consume mon ventre dès l'instant où je pose le pied à Barcelone ; je suis assise tout au fond du bus bleu, mon sac de voyage posé à mes pieds et je me penche en tout sens pour mieux regarder la ville défiler ; il me semble qu'ici, tout est possible. La dernière fois, déjà, la dernière fois... Oh, Barcelone, cette parenthèse enchantée, ce monde entre deux temps où la vie s'embrase ; Oh, Barcelone, faire l'amour sur la plage, danser pieds nus sur une petite place, boire de la bière fraîche au goulot ; Oh, Barcelone, se retrouver dans des fêtes inconnues et se laisser bercer par une langue mystérieuse, reconnaître trois mots, rire à gorge déployée ; Oh, Barcelone, assise sur le porte-bagage d'un vélo, mes mains enserrent une taille d'homme et ma crinière s'envole dans la nuit ; Oh, Barcelone, mes cris de joie ; Oh, Barcelone, tu m'as laissé si pleine de toi que chaque instant de ces voyages d'adolescente brûlent encore dans mon corps.

Placa Catalunya, j'emprunte des ruelles pavées, je me laisse guider par les rires des enfants, et là, l'odeur délicieuse d'un restaurant, mille marionnettes qui dansent un spectacle merveilleux dans une vitrine, une guitare sèche, trois sièges sur une place ; quand je pense que la prochaine fois, c'est avec Clowie que je me perdrais un sourire ne quitte plus mes lèvres. Plus tard, l'odeur de l'herbe, une première petite cigarette qui m'envole - et il y avait si longtemps - la mer, la mer ! Mon corps tremble de plaisir quand je trempe mes pieds dans la Méditerranée ; j'ôte mes vêtements et je m'offre, pleinement, au vent et au soleil et je veux qu'ils me prennent, je veux retrouver les sensations de la chaleur sur moi, du vent qui fait glisser le sable sur mes bras, sur mon ventre qui a gardé le dessin de Camille, sur mes jambes dénudées ; j'ai le souvenir d'une robe blanche qui tourbillonne et qui glisse de mes jeunes épaules, j'ai le souvenir des regards sur mes seins, j'ai le souvenir d'une irrépressible fougue en moi, et les larmes affluent brusquement, je suis hier et aujourd'hui et il n'y a rien, désormais, que mon désir, que mon corps qui s'éveille après deux ans de maternité, un rire nerveux, le bonheur en cascade.

C'est un voyage initiatique que celui-ci, je suis revenue chercher la femme dissimulée par la mère, je suis venue trouver l'amante, la voluptueuse ; cette liberté m'étourdit, ces quelques jours à moi, déterminants, ces quelques jours où je ne serais plus épouse et maman, juste Marie, ces quelques jours pour m'observer vivre ; Ils sont loin mes dix-sept ans, pourtant je n'éprouve plus de nostalgie. Je suis proche de moi, peut-être plus que jamais. Dans ces mots échangés avec mon tout petit via l'ordinateur, dans ces douceurs glissées à Vivien comme un secret, dans ce mojito aux fraises qui m'enivre, dans cette légèreté, dans cette nuit chaude ; et me voilà assise en tailleur, une manette de console à la main et je pense à une nuit avec Gillie, à mes frères, aux heures à jouer avec Matiou ; dans ces chatouilles à Max, dans ce "Tu me fais un câlin, dis ? " ; dans ce livre de psychosocio à étudier pour la fac ; dans ce goûter improvisé - des oranges, des bananes, de la cannelle, du rhum et voilà que ça flambe ; il y a une vie qui se goûte, une vie riche de diversité et de partage, une vie d'amours - car ô combien j'ai d'amours ; Fou qu'il m'ait fallu voler jusqu'ici pour prendre conscience de cette intensité en moi ! Je voudrais écrire leurs prénoms sur un morceau de papier, et les garder près de mon coeur, je voudrais qu'ils soient là, les actuels et les anciens, les absents, Elle ; je voudrais m'abandonner dans leurs bras en leur murmurant mon amour, je voudrais leurs regards tendres sur moi ; je voudrais crier, maintenant, Mille la vie, Mille ! et il me semble que je vais exploser.

Samedi, un ciel d'étoiles ; je suis presque nue dans la mer glacée, mon corps blanc brille dans la nuit, je rêve de la peau chaude de Vivien, je m'imagine me blottir tout contre lui et lui faire l'amour, avec une délicatesse infinie.

ll n'y a plus que l'eau pour horizon, nous nous sommes assis sur un banc et Max me raconte combien la lune était basse et rouge quelques jours auparavant ; il me reste quelques heures, je ne veux pas dormir alors nous déambulons, côte à côte. Dans un petit bar caché, on nous offre deux bières. Lorsque le jour est levé, nous regagnons son appartement, le sommeil m'attrape. Mon corps est las de cette fatigue saine de ceux qui vivent fort, je sens, je sais qu'il est mon compagnon, plus que jamais. La fougue de ces derniers jours n'est que le prémisse au reste de mon existence, je sens en moi l'équilibre. J'ai retrouvé la foi.

Dans mon ventre, grandit une lune basse, et rouge ; quelques semaines encore et j'aurais vingt-cinq ans.  Je suis femme, intensément.