mardi 15 mai 2012

Oh, si, maintenant je sais que la tristesse a une fin

A Felicidade by Tom Jobim on Grooveshark

C'est la main de mon papa sur mon épaule, j'ouvre péniblement les yeux, il fait nuit. Dans le noir, j'enfile mes vêtements, le suis jusqu'à la voiture, j'ai un peu froid ; il allume la radio, le générique de France Info, c'est si familier, ce jingle celui des petits matins, quand nous sommes les deux seuls éveillés de la maison et qu'il prend son café pendant que je bois mon chocolat, debout dans la cuisine. Maman et les petits dorment encore, et il n'y a que nous, le silence ; puis papa tourne le bouton de la radio et la voix du chroniqueur entre nous, et ce petit jingle que je connais par coeur. Bercée par le moteur, je me rendors. Lorsque la voiture s'arrête, le rose commence à envahir le ciel. Nous sortons de l'habitacle, marchons quelques minutes, les cailloux roulent sous mes pieds, quelques oiseaux lancent de timides trilles matinales. On choisis un gros rocher et on s'y installe, silencieusement. Le soleil se lève sur le Pic Saint Loup, on se sourit. J'ai seize ans et le monde m'appartient.

Des années ont passé, mais c'est la même émotion dans ce Barcelone matinal ; le rose dans le ciel, la montagne qu'on aperçoit au loin, ma poitrine se gonfle de bien-être. Nous avons marché des heures dans la nuit avant que les bonnes odeurs de boulange nous apprennent l'arrivée imminente du petit jour. Je suis pleine, emplie des souvenirs de ces derniers jours, emplie d'émotions, emplie de vie. La main de Max est posée sur ma nuque, mon bras enserre sa taille, nous bringuebalons, ivres de fatigue. La ville s'éveille, les bruits s'amplifient. Dans quelques heures, je serais dans l'avion du retour mais je ne veux pas y penser, je veux jouir encore de ces quelques heures volées au quotidien, je veux prendre Barcelone en pleine face, j'ouvre grand les yeux, j'inspire profondément et je titube de bonheur. 

Hier, Max et moi avons pris le funiculaire, nous avons monté la route avant de nous enfoncer dans la forêt. Les cailloux roulaient sous mes pieds et j'humais profondément ces odeurs familières, oubliées depuis des années, depuis mon arrivée à Paris. J'ai posé ma paume sur un grand arbre, yeux fermés et un instant, j'étais enfant et je courrais dans la pinède, mains griffées, genoux abîmés, j'escaladais ces grands arbres et je frottais mes mains collées par la sève. C'est bon, oh ! c'est si bon ! nous grimpons en silence, suivant les petits chemins de pierre, et puis la route, la place, la basilique. Je me penche et c'est la ville qui s'étend, loin, Max me montre du doigt "tu vois là, la Sagrada Familia", et là, et là, et là... Derrière la cité, la mer, à perte de vue.

Il y a longtemps, nous grimpions aussi des petits chemins caillouteux, je sautais d'un rocher à l'autre, j'escaladais les arbres et tandis que mes compagnons suivaient sagement le chemin, j'aimais me perdre dans ces arbustes, j'aimais frotter mes mains dans la terre et le thym, j'aimais me sentir en harmonie avec cet environnement familier. Ils étaient tous plus vieux, mes camarades de grimpe, et aimaient à me taquiner en me surnommant la petite chèvre ; de fait, je ne tenais pas en place. J'avais ce besoin pressant de courir, grimper, sautiller ; et puis, nous passions l'après-midi à escalader, au Thaurac, à St Bau ou à Claret, et je me mouvais sur la voie avec facilité, j'en tirais un plaisir fou. Le soir venu, lorsqu'ils commençaient l'ascension à la fraîche, à la lueur des frontales, je me trouvais une pierre plate, chauffée par le soleil du sud, et je m'y endormais. Oh, que c'était doux de sentir la fraîcheur du soir tomber sur ma peau dorée, et mes muscles tendus par l'effort se décontracter, comme c'était doux de se laisser aller au sommeil bercée par les voix alentour, par le bruit de la forêt ; la vie frappait fort en ces moments là.

C'était les mêmes odeurs, hier, et les mêmes sensations sur la route de Tibidabo. Elles m'ont touchée de plein fouet, elles m'ont emmenée loin, dans des souvenirs depuis longtemps enfouis. J'ai souri à Max, j'ai posé sur sa joue un baiser et mon coeur battait à tout rompre. Comme si Paris avait fini d'aspirer toutes mes couleurs et qu'enfin, je me donnais droit à la lumière. Je me suis retrouvée, la petite plante vivace, la fougue, les couleurs ; j'ai retrouvé celle que j'étais, celle que j'aspire à être et jamais le vent n'a eu tant d'emphase, le ciel tant de chaleur, jamais les odeurs n'ont été si intenses ni la bière si goûteuse que ce jour là. Hier et aujourd'hui se sont mêlés ; et maintenant, maintenant...  Lala lalalala, Felicidaaaaaade... Oh, si, maintenant je sais que la tristesse a une fin, et le bonheur est juste là, juste là.