samedi 12 mai 2012

comme un grand arbre noueux

Suite N.º 3. Aria by Bach on Grooveshark

Il est vingt heures, l'heure des familles. Je suis assise sur un banc et je les vois sortir du supermarché un sac plein du dîner du soir à la main, là une petite fille s'accroche à père tandis que le grand frère trottine joyeusement à côté ; plus loin une adolescente tient le bras d'une grand-mère ; un couple ; une bande de copains ; des amoureux qui s'embrassent fort en riant ; ils vont rentrer, préparer le dîner ; je sens déjà les premières odeurs de soupe envahir la rue. Les enfants au bain crieront joyeusement, peut-être que les parents se serviront un verre de vin, fenêtre ouverte, pour quêter la fraîcheur du soir espagnol. Je reste assise là, je les observe, il ne fait pas nuit encore mais la lumière disparaît doucement, l'ombre se profile. J'aime, j'ai toujours aimé cette période d'entre chien et loup, entre la fin d'un moment et le commencement d'un autre, comme un creux dans la vie, un creux doux où le temps s'étiole et où tous les possibles existent. Je pense qu'à des centaines de kilomètres d'ici, dans une rue plus fraîche une lumière doit s'éteindre et une petite veilleuse bleue briller dans la nuit qui arrive, je pense à Vivien qui a peut-être Camille dans les bras, qui lui lit l'histoire d'avant coucher et qui, bientôt lui chantera les mêmes chansons qu'on lui chante chaque soir ; je me demande à quoi bon, ici, la douceur de vivre, les balades merveilleuses, la plage, les rires qui résonnent jusqu'au petit matin, la sangria qui coule à flot et cette sensation incroyable de me retrouver, d'exister, reléguée depuis des lustres à une prochaine fois, le quotidien a une telle prise sur l'écoute de soi, c'est fou ! à quoi bon s'ils ne sont pas là pour sentir avec moi l'odeur des pins, pour rire de la poussière blanche qui se dépose sur nos pieds, pour s'émerveiller, pour ressentir, pour vibrer et j'aimerais être dans ma maison trop petite, mon salon trop encombré et regarder pendant des heures mon petit garçon exister. J'aimerais me lover contre le corps de son père et sentir sa chaleur se propager en moi. Le temps est orageux et les premières gouttes qui tombent se mêlent à mes larmes, et je sens tout mon corps qui s'enroule, qui se courbe et qui plie, comme un grand arbre noueux sous le vent, et je me sens infiniment petite, soudain, dans cette grande ville en fête.