jeudi 19 avril 2012

Je me souviens

J.S. Bach: Prelude, from Unaccompanied Cello Suite No. 1 In G Major, BWV 1007 by Yo-Yo Ma on Grooveshark

Se réveiller le coeur chiffonné, ouvrir les volets en grimaçant et prendre en plein visage la lumière, le soleil ; se vêtir, observer dans le miroir une silhouette affinée, des reflets d'or et de myrrhe dans la crinière lâchée ; chanter dans la rue, esquisser un pas de danse sous le regard étonné de la voisine revêche ; dans le train, sourire à un beau jeune homme, dents blanches, yeux doux, dreads entrelacées en mille arabesques ; dans les oreilles, Yo Yo Ma qui prend toute la place et rire de bonheur, étonnée et un peu honteuse de cet éclat soudain, inattendu. Sortir du métro sous les nuages, courir entre les gouttes, regarder l'heure, pester de mon retard et arriver cinq minutes avant lui ; s'engouffrer, main dans la main, dans cette salle obscure que je connais si bien ; vibrer au rythme de ce film-bijou qui n'apporte aucune réponse aux nombreuses interrogations qu'il soulève, ce film contemplatif qui dépeint Oslo avec amour et anxiété, qui pose en exergue les thématiques de la vie, de l'épanouissement, de la satisfaction de soi. De l'avenir, aussi, de l'espoir. De la fin de l'insouciance. Et de la perception du monde.

Ressortir tout ébaubis, tout secoués et se voler des baisers. Evoquer les scènes marquantes, la photographie incroyable ; déjeuner en riant, se projeter, espérer. S'aimer entre deux bouchées, deux paroles, deux souvenirs. Se rappeler que la vie, c'est maintenant.

Chercher une petite boutique dans un souvenir flou, tourner dans ce Paris printanier, tomber sur un os. Sauter dans un bus, descendre sur un coup de tête. Se dire au-revoir, reprendre la route de nos obligations, de nos contraintes... et changer d'avis, se prendre par la main et traverser la rue, là, maintenant. Sur un banc, visages levés vers le soleil, se perdre dans l'immensité du ciel. Savourer l'ombre des branches sur son visage, le reflet des nuages dans ses yeux, la puissance de notre amour dans son corps qui bouge contre le mien. La tête sur sa poitrine, guetter les battements de son coeur, et soupirer. Parler de demain, de la semaine prochaine, de cet été. De notre déménagement, si attendu. Se souvenir d'une petite boutique de comics où nous avions récupéré moult cartons pour notre précédente migration, Elle était par là, non ? pas très loin ? et reprendre notre marche heureuse, stocker les boîtes dans son bureau à Jussieu ; entrer dans une librairie, acheter Rosa Candida en deux exemplaires et s'offrir une bière en terrasse ; écrire des mots d'amoureux sur la première page du livre de l'autre ; fumer des cigarettes en savourant le goût de l'interdit ; se sourire, à s'en faire mal à la mâchoire, se dire qu'on est bien, là, non ? et s'embrasser encore, pour la millième fois de la journée. Penser que c'est ça, la vie, qu'il faudra enseigner à Camille le plaisir d'être contemplatif. Dans le train du retour, Yo Yo Ma qui prend toute la place, la pulsation dans mon cou qui devient plus forte, la sensation d'exister. Se sentir terriblement humaine. Et aimer ça.