dimanche 29 avril 2012

la petite maison au détour du chemin

Le vent nous portera by Noir Désir on Grooveshark

Elle apparaît subitement, et comment la rater ? le pastel de ses murs et le bruit cristallin de l'eau dans la rigole, le petit panneau rouge et or sous la boîte aux lettres, elle semble posée là, cette maisonnette, en toute simplicité entre deux talus. Sous nos yeux, courent le canard et les poules et Camille s'écrit wof wof wof en battant des mains. Tout à la fois craintifs et impatients nous montons les quelques marches qui nous séparent de la porte, sourions à la vue des chaussures ; serait-ce la maison des trois ours ? une grande paire de bottes, une moyenne paire de bottes et une toute toute petite paire de bottes.

La porte s'ouvre sur le Chapeauté, sourire chaleureux sous les mèches blondes. Au loin, nous apercevons l'enfant qui tète, dans les bras de sa mère, il fait doux, soudain et nous entrons à pas de velours, soucieux de préserver l'intimité qui règne ici...

Nous nous observons les uns les autres, cherchant dans ces visages, ces gestes, quelques traces familières de nos échanges écrits. Dans la chaleur de cette maison, tout du moins, nous nous sentons bien, apaisés. Tout ici nous rappelle ce que nous sommes, le bois, les pots de verre aux mille contenances, les chansons de Noir Désir ou des Clash, le vieux canapé qui invite à la sieste, cette tarte perlée dont nous jouons à deviner les ingrédients... et pourtant, ces lieux sont le reflet de leurs habitants, tout en subtilité et en délicatesse. Ici, la bibliothèque et là, au mur, l'image de ces étagères recouvertes de dizaines et de dizaines de livres à venir ; le gros chat qui paresse, le poêle qui ronronne, l'enfant qui ouvre sur le monde de grands yeux d'opales et la simplicité de leurs gestes, l'évidence de leurs relations à tous trois, complexe et merveilleuse. J'observe les échanges, les regards et je me dis, encore, à quel point cette Belette est chanceuse d'être née dans cette famille là, et quel monde immense ils lui offrent.
Camille est à son aise ; il explore, ouvre et referme les placards, trouve des trésors dont nous ne pouvons même soupçonner la préciosité. Et pourtant, c'est avec mille précautions qu'il tourne les pages des livres après les avoir brusquement délogés de leur place, c'est avec douceur qu'il tente tant bien que mal de les ranger. Il veille sur la petite, de loin, sans s'approcher trop. Lorsqu'ils se trouvent le ballet de leurs petites mains potelées qui se cherchent, s'attrapent parfois un peu fort sont un trésor de joliesse.
Plus tard, après que nous ayons parlé et parlé, passant d'une thématique à une autre, nous décidons de sortir nous balader.

En quelques mouvements, Zelda et le Chapeauté dessinent l'esquisse du projet et nous n'avons qu'à fermer les yeux pour imaginer, là le potager, et les fruitiers, la maison du canard, le poulailler, une serre, peut-être ? ; nous montons dans leurs terres, l'ascension est ardue mais quand nous arrivons en haut, le souffle court, les joues rosies par l'effort, nous prenons la vie en pleine face, brusquement ; les odeurs se font plus fortes, le vent léger nous pousse dans le dos, droit devant les prés, le petit bois, l'image de ces chevreuils à quelques mètres de leurs fenêtres, le fantasme de pique-niques estivaux et puis, plus haut, ce mur et derrière... derrière, tous les possibles.

Il est tard quand nous reprenons le chemin de la voiture et s'arracher à la quiétude douillette de cet endroit n'est pas chose aisée ; Camille s'endort paisiblement et pendant plusieurs minutes, le bruit doux et régulier de sa respiration nous emplit. Nous n'osons parler, encore, tout empreints du souvenir de ces quelques heures passées ensemble. Tandis que nous traversons dans la nuit une campagne endormie, un demi-sourire s'accroche à nos visages fatigués ; leur petite maison rose et son refuge à elle recèlent une humanité vibrante, de celles qui vous réchauffent le coeur, de celles qui vous donnent envie de croire qu'il y a un lien fort et solide entre les hommes. L'évidence partagée, quand nous retrouvons enfin la parole, est qu'ils n'étaient pas là où nous les attendions, ces amoureux et leur belette ; derrière l'image grandie du virtuel, il y a les êtres réels, infiniment plus intéressants et proches de nous ; et ceux là sont pétris de poésie et de gentillesse ; longtemps après les avoir quittés, on garde encore au coeur la marque de leur éclat. 

jeudi 19 avril 2012

Je me souviens

J.S. Bach: Prelude, from Unaccompanied Cello Suite No. 1 In G Major, BWV 1007 by Yo-Yo Ma on Grooveshark

Se réveiller le coeur chiffonné, ouvrir les volets en grimaçant et prendre en plein visage la lumière, le soleil ; se vêtir, observer dans le miroir une silhouette affinée, des reflets d'or et de myrrhe dans la crinière lâchée ; chanter dans la rue, esquisser un pas de danse sous le regard étonné de la voisine revêche ; dans le train, sourire à un beau jeune homme, dents blanches, yeux doux, dreads entrelacées en mille arabesques ; dans les oreilles, Yo Yo Ma qui prend toute la place et rire de bonheur, étonnée et un peu honteuse de cet éclat soudain, inattendu. Sortir du métro sous les nuages, courir entre les gouttes, regarder l'heure, pester de mon retard et arriver cinq minutes avant lui ; s'engouffrer, main dans la main, dans cette salle obscure que je connais si bien ; vibrer au rythme de ce film-bijou qui n'apporte aucune réponse aux nombreuses interrogations qu'il soulève, ce film contemplatif qui dépeint Oslo avec amour et anxiété, qui pose en exergue les thématiques de la vie, de l'épanouissement, de la satisfaction de soi. De l'avenir, aussi, de l'espoir. De la fin de l'insouciance. Et de la perception du monde.

Ressortir tout ébaubis, tout secoués et se voler des baisers. Evoquer les scènes marquantes, la photographie incroyable ; déjeuner en riant, se projeter, espérer. S'aimer entre deux bouchées, deux paroles, deux souvenirs. Se rappeler que la vie, c'est maintenant.

Chercher une petite boutique dans un souvenir flou, tourner dans ce Paris printanier, tomber sur un os. Sauter dans un bus, descendre sur un coup de tête. Se dire au-revoir, reprendre la route de nos obligations, de nos contraintes... et changer d'avis, se prendre par la main et traverser la rue, là, maintenant. Sur un banc, visages levés vers le soleil, se perdre dans l'immensité du ciel. Savourer l'ombre des branches sur son visage, le reflet des nuages dans ses yeux, la puissance de notre amour dans son corps qui bouge contre le mien. La tête sur sa poitrine, guetter les battements de son coeur, et soupirer. Parler de demain, de la semaine prochaine, de cet été. De notre déménagement, si attendu. Se souvenir d'une petite boutique de comics où nous avions récupéré moult cartons pour notre précédente migration, Elle était par là, non ? pas très loin ? et reprendre notre marche heureuse, stocker les boîtes dans son bureau à Jussieu ; entrer dans une librairie, acheter Rosa Candida en deux exemplaires et s'offrir une bière en terrasse ; écrire des mots d'amoureux sur la première page du livre de l'autre ; fumer des cigarettes en savourant le goût de l'interdit ; se sourire, à s'en faire mal à la mâchoire, se dire qu'on est bien, là, non ? et s'embrasser encore, pour la millième fois de la journée. Penser que c'est ça, la vie, qu'il faudra enseigner à Camille le plaisir d'être contemplatif. Dans le train du retour, Yo Yo Ma qui prend toute la place, la pulsation dans mon cou qui devient plus forte, la sensation d'exister. Se sentir terriblement humaine. Et aimer ça.

vendredi 13 avril 2012

et la vie a continué

Let It Be by Joan Baez on Grooveshark

Ce petit minois rougi par le froid, ces menottes sagement posées sur ses genoux, son souffle dans mon cou ; nous avons regardé les animaux, puis nous avons marché et marché dans les allées fleuries avant de choisir un pot, un joli pot sans affreuses chrysanthèmes. Il y avait des variétés de bruyère colorées, il y avait un peu de blanc aussi. Il nous a plu. Tous les trois, nous avons repris cette route devenue familière avec le temps, nous sommes garés sur le petit parking et avons grimpé la pente douce en discutant.


J'ai repensé en lisant les noms sur les tombes à ces romans-fleuves où des générations de personnages se succèdent, dans lesquels le symbole, le lien importent, dans lesquels les jeunes générations transcendent les rêves de leurs aînés. Ces sagas où il n'y a pas de place pour la peur de mourir, puisqu'on sait qu'il y aura un personnage pour prendre le rôle principal.


Soudain, je n'ai plus eu peur. J'ai senti que tout était à sa place, j'ai vu notre enfant s'inscrire dans notre histoire familiale, je l'ai vu à deux ans, dix ou vingt-cinq, j'ai vu ses frères et ses sœurs, ses cousins, les rides sur le visage de Vivien, le châle sur les épaules de M., j'ai vu V. rire et parler fort, j'ai vu en L. une ravissante jeune femme et C. en jeune père. J'ai vu mes soeurs, mes frères aux différents âges de leurs vies. J'ai vu chacun de nous vieillir. Cela m'a semblé évident, cela m'a semblé doux et je n'ai plus eu peur de ce temps qui file, à une vitesse folle.


Je sais que, lorsque je ne serais plus là pour continuer ma route, de nombreux chemins en partiront et que sur chacun il y aura un être aimé, quelqu'un pour ouvrir la voie à d'autres routes, encore et encore et encore.


Je suis mon personnage principal, mais je ne suis pas le personnage principal.


A voix haute, j'ai lu les noms sur les tombes. Sur celle où nous nous sommes arrêtés, j'ai lu ce prénom que porte aussi mon fils ; je me suis demandé si ce monsieur que je n'ai pas connu s'était posé la question de ces fils qui lient les hommes entre eux, s'il aurait été rassuré de voir qu'il y a toujours quelqu'un dans ce cimetière, pour écrire la suite de l'histoire.


Une vive émotion m'a submergée. Détournant les yeux, j'ai regardé Vivien qui nettoyait les pots de fleurs, qui partageait la bruyère entre la tombe de son père et celle de ses grands-parents.


L'enfant a pleuré. En toute simplicité, j'ai sorti mon sein et me suis assise près de la plante que nous avions amenée, sur la pierre de Volvic, cette belle pierre dénuée des artifices environnants. J'ai embrassé du regard le ciel dégagé, le pâle soleil d'octobre, mon petit qui souriait le sein en bouche et mon mari, beau et ému.


De bien-être, j'ai soupiré. Et la vie a continué.


samedi 7 avril 2012

Quelle heure est-il quand elle accroche son sourire à mes yeux ?

Quelle heure est-il ? by Aldebert on Grooveshark

Quelle heure est-il quand elle accroche son sourire à mes yeux ?
Quelle heure est-il quand elle approche, ne fait qu'un de nous deux ?


Hier encore nous coupions les réveils et laissions nos montres au placard, vivions au rythme de nos envies ; des œufs coques de minuit ; des siestes réinventées ; ma tête posée sur ton ventre et chacun un livre à la main ; des voyages improvisés ; nos peaux qui se touchent, inlassablement ; et nos verbes qui se croisent, en de délicieuses joutes, nos échanges de mots tendres, nos découvertes passionnées de l'autre ; le monde nous guidait et nous nous laissions porter, semblables à ces fragiles embarcations de papier dans les ruisseaux d'enfants ;

Hier encore, nous avions la vie devant nous, et mes études, et ta thèse, et ce qu'ils en pensaient tous n'avaient que si peu d'importance ; nous nous racontions des lendemain heureux, avec une tripotée d'enfants et des chansons ; point d'horaires ou de contraintes, le ciel était bleu d'avenir ; ta main chaude autour de la mienne et dans les lignes de ma paume, il existait tous les possibles ;

Hier encore, nous avons envolé la raison ; mon ventre a dessiné une courbe parfaite dans laquelle riait Camille ; et nous n'avions que faire des sabliers ; nous savions regarder, alors, sur ce quai de gare enneigé où nous créions des chemins de pieds et dans cette maison qui arrête le temps, ne laissant de place qu'à la vie.

Quand avons-nous recommencé à compter les heures, à courir après les trains ? Quand ai-je raccroché ma montre à mon poignet ? Quand avons-nous pris conscience que les instants nous échappaient aussi vite qu'ils étaient venus ?

Oh, Vivien ! J'impatiente de quitter cet endroit qui mange le temps et je me prends à rêver à des collines de vignes, à une grande maison de pierres et de poutres, à l'odeur de la terre humide ; j'espère, oh si fort ! le moment où nous retrouverons la sérénité d'une existence plus lente, bercés par la lumière du sud si accueillante et qui chaque soir, allonge les heures.


Un grand câlin à Zou,
qui m'a offert la découverte de ces artistes
et aussi à O. et à S.
Et comme vous savez si bien les respecter,
Les p'tits instants de bonheur,
Qui passent et puis qui meurent
Je ne doute pas que vous sachiez aussi
Prendre le temps d'arriver.
Heureuse vie à trois, les copains ♡