vendredi 23 mars 2012

Je suis d'un autre pays que le vôtre

Bang Bang by Dalida on Grooveshark

Fanfan avait passé la cinquantaine quand je l'ai rencontré, et pourtant il était aussi fougueux qu'un adolescent. Il avait racheté le bar métal, refuge de mes dix-sept ans, celui dans lequel je venais pleurer mon amour perdu.

Ses choix musicaux, ses amis aux délicieuses manières, son habitude très indélicate de peloter les fesses des garçons avaient fait fuir la clientèle d'habitués.
Je le rejoignais chaque soir, après mes cours ; il m'installait en princesse derrière le zinc, me laissait passer mes morceaux fétiches. Il m'apprenait à servir les pintes et riait de mes verres emplis de mousse. J'étais la petite star, la fille qu'il n'avait pas et il me complimentait jusqu'aux étoiles. Il m'a appris à poser du parfum, là sur le creux des poignets, à frotter fort fort fort Le parfum, ma belle, ça se frictionne, à le poser délicatement derrière les oreilles, au creux des seins.

Certains soirs, il m'entraînait tout fier dans la réserve pour me montrer ses derniers accessoires ou me raconter ses conquêtes. Son amoureux nous rejoignait tard, pour aider au nettoyage avant la fermeture ; ils se chamaillaient et finissaient par s'embrasser à pleine bouche avant de danser langoureusement entre les tables vides, et moi je posais ma tête sur mes bras, et je m'endormais, sereine, heureuse. Le monde tournait.

Un an a passé. Derrière le sourire enjoué, j'ai appris à deviner les grimaces désabusées ; le mal-être, le rejet. La solitude, malgré tous ses amants. Un mari volage. Et qu'y pouvais-je, sinon l'aimer plus fort encore, espérant combler sa tristesse de mes petites marques d'affection ?

Un soir, mes livres sous le bras, j'ai trouvé porte close. De nouveau, le lendemain. Et trois jours plus tard, la musique animait toute la rue et le champagne coulait à flot, mais le sourire chagrin ne parvenait plus à égayer le visage de mon si cher ami... De mois en mois, la grille trop souvent verrouillée rompait l'espoir d'un avenir fructueux et le peu qu'il restait de clientèle cherchait des horizons plus joyeux.
Une nuit, j'ai marché jusqu'à chez lui et je l'ai vu, triste, oh ! si triste, tout maigre, noyé dans un grand peignoir bariolé, la lippe pendante ; dans son verre jamais vide, des glaçons tintaient joyeusement, paradoxe maussade. Son amoureux était parti, une fois encore et il s'exclamait dans le même temps Bon débarras et Quand il reviendra...

J'ai embrassé les joues flétries, j'ai caressé les cheveux clairsemés, j'ai découvert un homme vieillissant et apeuré ; j'ai eu mal pour lui. Il s'est couché dans son lit trop grand, j'ai posé ma paume fraîche contre son front fiévreux et j'ai attendu qu'il dorme pour quitter la maison sur la pointe des pieds.
Le bar a été vendu. Je n'ai jamais revu Fanfan.