jeudi 29 mars 2012

les réminiscences d'une vie qui n'est plus

Absent Friends by The Divine Comedy on Grooveshark

Au détour d'une image, un sourire. Et là, leurs grimaces, leurs gestes, leur présence si tangible, et puis moi, dans des bras, dans un hamac, assise dans un baudrier ou dans les airs, et ce tatouage, le premier, si symbolique ; et nos vacances, nos repas, nos débats, notre quotidien ; mon visage volé à une réalité et qui diffère selon le regard du photographe...
Les yeux clos, j'essaie de m'empreindre des sensations d'hier :
Qui étais-je alors ? quelle est la part de moi qui existait déjà ? quelle est celle qui était encore en germe ?
Les images défilent, les unes après les autres et la main de Vivien dans la mienne, je raconte chaque visage, chaque histoire, chaque bout du grand puzzle de ma vie, ce vivier d'émotions latentes, qui n'attendent que la première phrase pour resurgir en cascade.
Oh, si je me souviens ! ; dans le sourire de M., là, il y a une ombre, ce sont les dimanches gris dans la voiture qui roule vers la maison d'arrêt de Nîmes ; et cette J. aux joues si rouges et si rondes qu'elles étaient un appel aux baisers ; Ici, Toux et C. étaient venus me chercher pour me consoler de mon chagrin d'amour, nous nous étions arrêtés pour faire le plein de bonbons et nous dégustions des croques-messieurs en enchaînant les films, tous les trois blottis dans le même lit ; là, tu sais, nous avions dormi rue du Pont de Lattes avec Ivan, Titou et la p'tite Mi, c'était la veille de notre départ en vacances et là, dans cette chambre, nous avions fumé tellement d'herbe que nous roulions de rire dans la couette blanche de Mi. ; je me souviens des cheveux d'or de Matiou et de mon appartement de princesse derrière la gare, celui où D. avait posé ses bagages et finit par s'installer ; ici, la peau pain d'épice de Babouchérie, et ses bras dans lesquels je ne cesserais jamais de vouloir me lover ; et là, qu'il était beau O. et qu'il est loin le temps où nous dormions blottis l'un contre l'autre, par peur de regarder en face nos angoisses hivernales ; et que mes soeurs étaient délicates déjà, et ô combien elles éclataient de vie ! ; Et voilà Clowie, à deux ans, à dix, à vingt, toujours là, fil conducteur de mes photos d'enfance, et Ivan, en Allemagne, au bord de la mer, au cinéma, à St Etienne d'Issensac ou sur une falaise, et tu sais, il roulait toutes fenêtres ouvertes sur la voie rapide entre Clapiers et Castelnau et je riais à en perdre haleine ; l'appartement de Toki, mon corps nu sous ses mains, nos baisers au goût d'interdit et voilà que je ne peux plus m'empêcher de pleurer, mais c'est du bonheur, tu sais, ils sont doux ces moments d'hier.
Ils ne sont pas nombreux les rescapés d'alors ; pourtant je les aimés, tous, avec cette intensité folle que je mets dans chaque rencontre, chaque partage, chaque relation. Il ne reste désormais que de l'amour figé sur papier glacé et des soirées pour évoquer les réminiscences d'une vie qui n'est plus... Si tu savais, Vivien, comme certains d'entre eux me manquent. Là, là... je sèche mes larmes, tu vois, parce qu'au fond, je sais bien que tu as raison, qu'il y a d'autres amours à construire, je sais qu'elles sont belles et tiens, prends ton appareil et gardons une trace de cette soirée si tendrement mélancolique, tu veux ?

vendredi 23 mars 2012

Je suis d'un autre pays que le vôtre

Bang Bang by Dalida on Grooveshark

Fanfan avait passé la cinquantaine quand je l'ai rencontré, et pourtant il était aussi fougueux qu'un adolescent. Il avait racheté le bar métal, refuge de mes dix-sept ans, celui dans lequel je venais pleurer mon amour perdu.

Ses choix musicaux, ses amis aux délicieuses manières, son habitude très indélicate de peloter les fesses des garçons avaient fait fuir la clientèle d'habitués.
Je le rejoignais chaque soir, après mes cours ; il m'installait en princesse derrière le zinc, me laissait passer mes morceaux fétiches. Il m'apprenait à servir les pintes et riait de mes verres emplis de mousse. J'étais la petite star, la fille qu'il n'avait pas et il me complimentait jusqu'aux étoiles. Il m'a appris à poser du parfum, là sur le creux des poignets, à frotter fort fort fort Le parfum, ma belle, ça se frictionne, à le poser délicatement derrière les oreilles, au creux des seins.

Certains soirs, il m'entraînait tout fier dans la réserve pour me montrer ses derniers accessoires ou me raconter ses conquêtes. Son amoureux nous rejoignait tard, pour aider au nettoyage avant la fermeture ; ils se chamaillaient et finissaient par s'embrasser à pleine bouche avant de danser langoureusement entre les tables vides, et moi je posais ma tête sur mes bras, et je m'endormais, sereine, heureuse. Le monde tournait.

Un an a passé. Derrière le sourire enjoué, j'ai appris à deviner les grimaces désabusées ; le mal-être, le rejet. La solitude, malgré tous ses amants. Un mari volage. Et qu'y pouvais-je, sinon l'aimer plus fort encore, espérant combler sa tristesse de mes petites marques d'affection ?

Un soir, mes livres sous le bras, j'ai trouvé porte close. De nouveau, le lendemain. Et trois jours plus tard, la musique animait toute la rue et le champagne coulait à flot, mais le sourire chagrin ne parvenait plus à égayer le visage de mon si cher ami... De mois en mois, la grille trop souvent verrouillée rompait l'espoir d'un avenir fructueux et le peu qu'il restait de clientèle cherchait des horizons plus joyeux.
Une nuit, j'ai marché jusqu'à chez lui et je l'ai vu, triste, oh ! si triste, tout maigre, noyé dans un grand peignoir bariolé, la lippe pendante ; dans son verre jamais vide, des glaçons tintaient joyeusement, paradoxe maussade. Son amoureux était parti, une fois encore et il s'exclamait dans le même temps Bon débarras et Quand il reviendra...

J'ai embrassé les joues flétries, j'ai caressé les cheveux clairsemés, j'ai découvert un homme vieillissant et apeuré ; j'ai eu mal pour lui. Il s'est couché dans son lit trop grand, j'ai posé ma paume fraîche contre son front fiévreux et j'ai attendu qu'il dorme pour quitter la maison sur la pointe des pieds.
Le bar a été vendu. Je n'ai jamais revu Fanfan.

dimanche 18 mars 2012

Ma verrà un giorno che tutte quante lavoreremo in libertà

Bella Ciao by Yves Montand on Grooveshark

D'abord, il y a la rumeur, encore lointaine ; mais déjà le coeur bat plus vite, les jambes trépignent, l'esprit s'accélère ;
Ensuite viennent les tambours, puis les saxophones, les sifflets, les cris enthousiastes, ... au détour d'une rue, subitement, les couleurs explosent, et à perte de vue un flot d'humains qui se lient dans une même mouvance ;
Depuis ma toute première fois voilà dix ans ça ne manque pas, je me sens prise d'une vive émotion à l'idée de ces banderoles sous lesquelles sont réunies les mêmes convictions, les mêmes envies, la même richesse d'esprit ;
Une fois arrivés, c'est un concentré : l'odeur du tabac, celle plus âcre de l'herbe, les rires, les tracts, les chars, les échasses, les atébas dans les cheveux des filles, les enceintes grésillantes et la grillade, les enfants sur les épaules de leurs parents, ou comme nous cette fois dans les porte-bébés et Camille entraîné dans un élan d'allégresse qui hoche la tête et les bras au rythme des slogans scandés ; il y a ces gens venus de partout, ces délégations qui ont pris des bus communs et ces autres qui se sont entassées dans des trains, il y a ceux qui poussent leurs vélos et ceux qui ont fait usage du métro ; désormais ils marchent tous, bras contre bras, pour les mêmes causes ; tout au long du cortège, les atmosphères musicales se succèdent, du Temps des cerises aux Motivés, et puis du rap, du reggae, des chorales et l'Internationale, maintenant, et puis là, cette dame âgée qui chante de toute ses forces et son corps frêle tremble de rage et de foi dans le même temps et plus loin des jeunes gens ont lancé un choeur, et ici c'est un djembé qui prends le relais et ils sont quatre, cinq à danser, et peu importe leurs âges, leurs croyances, ils sont là et ils se sourient les uns aux autres ; je repense à cette séance de cinéma partagée avec Vivien et qui nous avait vus ressortir riches de cette sensation incroyable de faire partie d'une communauté forte de ses combats, de ses valeurs et je me dis que c'est ça, qu'il y a dix ans, que d'années en années, qu'aujourd'hui c'est encore ça et que derrière les étiquettes politiques différentes, il y a surtout des hommes, des femmes et des enfants qui marchent ensemble, qui se rassemblent, mus par le désir de défendre les libertés qui devraient être dues ; contrairement aux critiques acerbes de ces manifestations régulières, j'ai envie de voir un désir d'union, une force universelle ; j'ai envie de voir une fête ; une communion de pensées. Car au-delà des revendications, il y a cet espoir chaque fois renouvellé d'un avenir plus juste, plus vrai, meilleur.

lundi 12 mars 2012

au rendez-vous de la gaieté



Nous avons entassé sacs et jouets dans la voiture, des piles de magazines pour la route, quelques bouquins aussi et les diapasons, nos malles aux chansons ; dans le petit siège, Camille bavardait, sur mes genoux, enroulé dans un torchon à carreaux rouges, le cake pignons-pesto qu'avait cuisiné V. embaumait l'habitacle et nous creusait l'appétit. Nous avons a roulé, roulé, passé la frontière, roulé encore et sommes arrivés à l'ULB à l'heure du goûter ; ça tombait bien, chez Clowie il y avait du cheesecake, des viennoiseries et de la délicieuse confiture de framboises de Sommières. Il ne nous a pas fallu plus de deux minutes pour évoquer nos frères, nos soeurs, notre hier, nos Cévennes, cette enfance que nous avons partagé de bout en bout. Rendez-vous toujours. Dans le grand salon, il y avait un canapé affaissé-et-moelleux qui signifiait ce que confort veut dire, et par la porte de bois qui craquait, les vas-et-vient des habitants de la grande maison. Clowie disait C'est un peu ça les kots Bruxellois, je crois, le coloc grec qui s'en va demain et qui fait triste mine, la lilloise enjouée qui parle à grands renfort de bras levés et de sourires, ce garçon là si délicieusement italien, qui improvise pour l'enfant un concert de contrebasse ; toutes ces langues, ces accents qui chantent, oh ! que j'aime Bruxelles si cosmopolite et cette sensation incroyable que nous appartenons tous au même univers, que nos différences nous rassemblent, que nous sommes citoyens du même monde.

Bien plus tard, lorsque nous nous sommes échappés dans les étages pour découvrir le nid de Clowie, perché tout en haut de cette maison typique, il faisait nuit. Camille jouait avec le jouet de bois tintinnabulant que C. lui avait offert et qu'il n'avait plus lâché depuis. Dans cette chambre sous les toits, dans ces heures oubliées, courrait un tel parfum d'éternité que je ne saurais dire combien de temps nous sommes restés ; déjà, il était l'heure des embrassades et de rejoindre l'immense appartement de T., rencontrer enfin G. & O., poser nos valises ; s'étonner de la complicité fulgurante de mon frère et de mon fils.

Ils étaient pétillants ces jours, jours de jeux, jours de rires, jours de balades, jours de gaufres, jours de politiques, jours de blagues et jours d'échanges ; il y a eu des frites à Barrière - il n'y a pas meilleures frites dans tout Saint Gilles ! - ; il y a eu, accrochée à un ballon rouge, une petite carte sur laquelle nous avons écrit nos voeux pour une future mariée allemande ; j'ai gagné chaque partie de Wanted disputée et comme à chaque fois que je retrouve T., j'ai fumé des roulées sur un rebord de fenêtre, en soufflant dans la nuit des nuages de toutes sortes.

Bien sûr, nous avons refait le monde, encore, toujours, avec un peu plus de maturité, un peu plus de conviction aussi, et peut-être quelques rides d'anxiété supplémentaires ; étions-nous plus optimistes à vingt ans ? Il y a eu le temps pour évoquer projets, rêves & envies ; parler un peu de demain, beaucoup de plus tard ; Vivien et Camille ont dansé à s'en étourdir et par deux fois nous avons dormi blottis les uns contre les autres, réchauffés à l'idée que cet enfant heureux saura lui aussi réinventer le monde ;

Dimanche matin, jour du départ, le soleil a brillé fort ; nous avons ouvert en grand les fenêtres de l'appartement, mon enfant riait dans les bras de son oncle, et il y avait tant d'amour, tant d'amour dans ce kot bruxellois que j'ai pris la vie de plein fouet et j'en suis restée toute chancelante ; il m'a semblé à cet instant là avoir gagné un petit supplément d'âme.

Avant de reprendre la route, nous avons échangé les formules d'usages, celles qui nous viennent de notre arrière-grand-mère, On ne dit pas merci on revient ; on s'est promis de se revoir bientôt, ici ou là, à Bruxelles, Paris ou Montpellier, peu importe finalement, tant qu'on est au rendez-vous de la gaieté.

jeudi 8 mars 2012

Here's my lullaby

Lullaby by Leonard Cohen on Grooveshark

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits


Il y a des jours à lire et relire Baudelaire, à trouver du sens à chacun de ses mots, à dire à haute voix toute la beauté de ses phrases,

Un plaid recouvre mes épaules qui tremblent et un voile sombre tombe devant mes yeux fatigués,

Des jours sans saveur, où je relis minutieusement ma correspondance avec ma grand-mère ; elle emplit alors tellement ma maison que son absence devient insupportable et je dois sortir marcher, marcher pour oublier qu'elle n'écrira jamais plus Ma poupée chérie de sa belle écriture en haut de lettres portant mon nom ;

Il y a des jours où même le plus tendre des chocolats chauds, préparé avec amour par Vivien ne suffit pas à me rendre le sourire ;

Alors... alors fermer les paupières, écouter quelques minutes la voix de Léonard Cohen, puisqu'il ne reste plus que ça, et penser à ces belles choses ; à ce week-end avec Titou, ces promenades avec Clowie dans Bruxelles-la-belle ; à nos projets pour l'an prochain, cette ville, cette université et pourvu que je sois prise! ; à nos rêves d'espaces et de liberté ; à mon amour d'enfant qui rit, oh vous le verriez gratouiller mon cou tout doucement et quand je m'exclame hihihi, ça chatouille éclater d'un rire cristallin, tout fier de sa trouvaille ; à cette roulotte multicolore proche d'Amsterdam où nous avions déjà séjourné voilà deux ans et qui nous est réservée, fin avril, pour des jours lumineux, à ces promenades que nous ferons tous les trois le long des canaux, à ces tableaux que nous irons voir, à ces poules d'eau qui couvent et qui attaquent les canards qui approchent de trop près leurs nids, je me souviens encore, tiens, elles semblaient courir sur l'eau et qu'est ce qu'on en riait ! ; à Etienne, Cécile & Laure que nous embrasserons bientôt ; aux rues de Montpellier qui me racontent mille souvenirs ; à ces expositions qui fleurissent, offrant une touche printanière à Paris trop grise ; au hamac, rangé dans la vieille malle et qui espère les beaux jours ; à des apéros en terrasse, des pique-niques sur les quais de Seine ; à ces billets pour Londres, dans une enveloppe, qui attendent mes vingt-cinq ans ; à Camille, toujours - puisqu'il est le vent frais de ma vie- qui souffle dans mon oreille au petit matin et se réveille chaque jour en souriant ; à Vivien, mon tout beau, qui caresse mon visage tendrement en me murmurant des douceurs, des tu verras, mon coeur, à Vivien qui devient père depuis dix mois et qui le fait avec tant d'évidence et de poésie que c'est un émerveillement quotidien ;

Alors, je cesse de me demander pourquoi, pourquoi mon coeur a si mal certains jours, pourquoi ma vie flanche et les larmes affluent, douce mélancolie ; je ne cherche plus à comprendre et je me laisse bercer, puisque c'est ce que me conseille cette voix un peu râpeuse, un peu douce aussi ; et j'attends des lendemains qui chantent ;

If your heart is torn,
I don't wonder why
If the night is long
Here's my lullaby
Here's my lullaby