mercredi 1 octobre 2014

les sept éclats de glace de ton rire étoilé

Hurt by Johnny Cash on Grooveshark



Il y a des années de cela, en terrasse d'un bistrot du 8ème à Paris, on servait quatre coupes de champagne et dans la rue nous nous prenions le bras pour esquisser quelques pas de danse. Nous venions de signer pour un appartement immense, avec du parquet et deux salles de bain. Nous ne pouvions rien imaginer à cet instant précis des intrigues folles qui s'y joueraient, des soirées où sans nous concerter nous rentrerions à la même heure, ferions tinter nos quatre jeux de clés dans l'entrée et nous collerions les uns aux autres pour regarder la série qui nous faisait rire mais riiiire, rien des fêtes communes avec nos voisins du deuxième et du troisième, des rendez-vous sur le canal, des concours de cuisine, de crêpes flambées fameuses et de cette voisine intrigante au prénom de roi breton. Nous ne pouvions prévoir non plus les malentendus, les non-dits, la tension qui s'installe sournoisement et le dernier anniversaire fêté à peu près ensemble dans soixante-dix mètres carrés dénués de meubles et de rires, une unique part de gâteau ornée d'une bougie dans le frigo vide. Il y eut des au-revoirs qui sonnaient comme des adieux et puis plus rien.

// Sur la première photo, ils dansent dos à dos et nous les observons de loin, Vivien & moi, engonçés dans nos costumes de mariés, pantins de pacotille dans cette journée qui fuit vite. Il y a quelque chose d'émouvant dans leurs gestes qui croisent nos regards. Septembre deux-mille-neuf, la vie pétille / Sur la deuxième photo, il y a ce que fut l'appartement partagé, il y a le ventre rond de cette femme que je n'ai pas su aimer comme elle le méritait et à qui je n'ai pu opposer qu'un silence maladroit ; il y a ce bel homme brun à qui j'ai dit voilà cinq ans les choses les plus tristes du monde. Septembre deux-mille quatorze, l'appartement de mes vingt-deux-ans une dernière fois vidé et désormais rendu, des quatre il ne reste qu'une poignée de souvenirs gais et beaucoup de rancoeur //

Mercredi-vingt-et-une-heure, la nuit est tombée depuis longtemps lorsque Pascale Clark prend l'antenne et Clowie vient de claquer la porte de la voiture en disant à vite, ma belle ; dans la ville en mouvement, je me laisse griser par les feux rougeoyants des autres voitures, par la voix enjouée de Clark, j'observe les voyageurs en partance, en latence, presqu'en romance, de quel train descendent-ils et dans lequel vont-ils monter, quelle est leur vie, qui embrassent-ils et pourquoi sourient-ils ; que cachent leurs valises à carreaux, leurs sacs de lycéens ornés de dessins au tipex, leurs attachés-case de grandes personnes, leurs formidables cabas multicolores, leurs mallettes, leurs balluchons de toutes  les sortes ? Je voudrais laisser ma voiture là, sans préavis, juste ouvrir la portière et glisser dans le mouvement universel, plisser les yeux devant les phares et les klaxons et sauter dans le premier train pour ailleurs. Faire fi de la destination,  jouir de mes mains sur la vitre, des paysages qui se succèdent et ne se ressemblent pas, de mes yeux qui se ferment lentement, des possibles innombrables qui n'existent qu'à la faveur de ce temps suspendu.

Est-ce que tous les mois de septembre traînent cette mélancolie sourde ? Est-ce qu'il ne sont faits que d'autres parts, d'autres rêves, de projections et de matins moroses ? Si même la voix de mes amis dans le combiné, les soirs chafouins, si même Clowie sur le petit balcon qui jouxte l'appartement, si même mes frangins, si même les mains potelées des mômes, si même la peau chaude et tendre de Vivien qui vit contre la mienne ; si même, malgré tout le chagrin, que reste-t-il alors à vivre ? Je voudrais être partout ailleurs qu'ici, partout ailleurs qu'à chaque instant que je vis, à l'exception, peut-être, des moments où je pédale le nez au vent.