lundi 18 avril 2016

in restless dreams I walked alone

- You say goodbye and I say hello hello - 




Une fois, quelqu'un me dit nous sommes des fragilités ; la peau piquetée d'émotions et le coeur en vrac. J'aimerais parfois qu'il en soit autrement, faire taire la petite fougue sauvage, demeurer sage comme une image, emprunter ce chemin linéaire que tant d'autres semblent connaître. Personne ne me l'a enseigné, je ne sais que courir les sentiers rocailleux, remettre sur la table mon ouvrage mille fois entamé et inventer une vie qui ne ressemble à rien, surtout pas à quelque chose de sérieux - puis douter, observer mes enfants pousser bon gré mal gré, surprendre dans mon dos le regard fier de celui que j'aime, entendre comme les mots de Clowie font écho aux miens, prendre alors conscience que l'on parle depuis si longtemps ; la vie a passé, en couleurs, dentelée, incertaine, tremblante. Nous sommes des fragilités.

Nous avons entassé en vrac des meubles, quelques valises, un peu d'amertume dans la grande remorque bleue prêtée par S. et nous avons mené nos petites vies plus loin, au sein d'une maison dont les fenêtres embrassent le Vercors. Chaque matin cette lumière sur nos montagnes, c'est un appel  à l'émoi comme on l'aime, plein, vibrant, douloureux parfois avec une saveur d'éternité. Voilà une maison qui se gorge de soleil, la maisonlumière et sa façade verte, ses quelques lampions, sa table de bois sur laquelle nous jouons, nous déjeunons, nous collons nos coudes, nos bols de café, nos grilles de mots fléchés, nos secrets murmurés, nos compotes à la vanille, des larmes d'enfants et des matins guillerets, une maison imparfaite comme faite pour nous, un deux trois quatre, et apprendre à se recentrer. Chaque matin, nous empruntons le chemin des écoliers et quand sonne la cloche de l'église, nous hâtons le pas juste ce qu'il faut pour arriver à l'heure sans perdre le souffle et les paroles de la petite fugue. Dans les jardins que nous longeons les potagers sont bien trop sages et la volaille jacasse comme pour nous remémorer que tout est cyclique, qu'il n'est guère besoin de se presser puisqu'on y reviendra, on y reviendra bien un jour. 

Ici, j'oublie le bruit des bus, l'odeur du papier journal mouillé de vilaine pluie, le grincement du métro, l'odeur de la sueur, les petits matins trop frais et la bruine envenimée. J'oublie quand Paris s'éveille ; le pont d'Arcole et la porte de la rue François Miron derrière laquelle le minuscule monde du cinéma parisien s'anime. J'oublie la ligne 13, les salles de classe, la bibliothèque trop grande trop froide, nos mains tremblantes autour d'un café. J'oublie le 47 depuis Notre Dame jusqu'à Jussieu, les petites vieilles aux cheveux bleus qui mordraient plutôt qu'offrir leurs places attitrées à mon ventre énorme qui porte Camille ; oubliés les goûters au jardin des plantes, l'école de la rue Mouffetard, Starbuck et le bruit incessant de la circulation. J'ai tout oublié de la ville si violemment aimée jusqu'à ce qu'une odeur me prenne et me voilà sur la terrasse de Beaubourg, dans la chambre de bonne d'Arthur, en train de valser au 104, sous la merveilleuse verrière d'Elio, le visage offert au pâle soleil de la place de Clichy. C'est comme si les mondes s'entremêlaient, comme un présent précieux, le droit de choisir deux existences plutôt qu'une.

Au mitan, il y a les doigts d'un garçon qui dessinent mes hanches en murmurant comme tu es belle ; autour de nous la pluie. Plus tard mes pieds nus dans le sol boueux, les yeux clos sous l'eau du ciel, tenter de sentir chaque vibration dans ma peau, éprouver mes contours - être. Peut-être qu'un jour je serais forte, peut-être qu'un jour je saurais juste dire pour que les choses existent. Ce temps là n'est pas venu. Nous sommes des fragilités. Je suis une fragilité.

Parmi les photos que je fais défiler pour illustrer ce billet décousu, il y a le regard joyeux d'O. Il pétillait alors ; j'avais oublié cet éclat-là, malgré un an au coude à coude au coeur de la Grande Maison. Dans la série de clichés, je retrouve aussi les deux corps nus que Vé et moi faisions se rencontrer au premier matin de l'amour ; les grains de beauté que j'avais baisé un à un comme pour que cette nuit ne finisse jamais, en pensant au plus fort pourvu qu'elle dure une vie et demi, une vie et demi ; nous y sommes encore.

- You say goodbye and I say hello hello - 

Hello,
Hello.

PS : Celle que j'ai choisie, finalement, c'est un soir d'été doré et elle est de Vivien.