lundi 3 novembre 2014

Tu as toutes les joies solaires / Tout le soleil sur la terre

N° 08 en Re Bemol Mayor - Opus 27 N°2 by Frederic Chopin on Grooveshark

Je vous fais la lecture ici :




Je roulais droit vers le soleil. Il y avait encore sur ma peau son odeur, l'odeur de ces jours passés ensemble ; il y avait encore sur ma peau un millier de rires et la danse scintillante des feuilles aux reflets d'or ; il y avait encore sur ma peau les mains de Clowie qui orchestraient le dîner et celles de l'homme qui plantait des arbres ; il y avait encore sur ma peau le goût de ses baisers et contre mon oreille toutes les douceurs qu'il avait murmurées dans les nuits folles avant ce jour-là. 

Je roulais droit vers le soleil. Il y avait encore dans mes mains l'odeur tendre de la résine et les écorces rêches des pins de mon enfance ; il y avait encore sur ma peau la voix de Mounir entre deux bières, dans le petit bar-tabac où je fumais mes premières roulées ; il y avait encore sur ma peau ce chemin parcouru mille fois petite fille et que je visitais de nouveau, yeux clos pour ne point gâcher le souvenir. Si le village avait changé, les parfums étaient les mêmes. J'ai choisi la route des odeurs et tout était soudainement pareil qu'autrefois.

Je roulais droit vers le soleil. Mon père m'emmenait dîner et me racontait fébrilement l'Haïti de mes premières années, les mots créoles que je balbutiais et cette drôle de vie dans laquelle il nous avait portés, le ventre rond de ma mère, le peuple qui ne croyait plus en rien, les rituels vaudous et les serpents dans les canalisations ; il évoquait les mains en l'air, les traits tendus et parfois éclatait de rire et c'était fou de retrouver dans le visage de mon père de cinquante ans, le très jeune homme qu'il était alors.

Je roulais droit vers le soleil. Sur l'autoroute qui nous menait à nos enfants, je disais à Vivien tourne, là, tourne et nous avions le temps de marcher dans un village médiéval que j'avais connu. En un tour de main je redevenais la chevrette et j'escaladais ces rocailles et ces arbustes comme au temps d'avant, je me roulais dans la terre ocre et offrais mon visage à l'astre brûlant. C'est tout mon corps qui s'enflammait de cette vie où j'existais, et comme il me plaisait de la partager avec mon amoureux.

Je roulais droit vers le soleil et tout au bout de cette route là, il y avait les mots merveilleux de mon fils grandi, les petites mains potelées de ma fille et leurs corps qui creusaient le mien pour mieux retrouver la chaleur fondue de nos intimités ; ah qu'ils étaient beaux ces enfants, dans le couchant, ah qu'ils étaient tendres les gestes maladroits des retrouvailles.

J'ai roulé dos au soleil pendant des heures et je suis revenue dans la ville rose. Je crois que depuis lors, je n'ai cessé de trembler. Comme ils me semblent loin, mes chers aimés ; comme elle me semble ailleurs la vie douce. Que reste-t-il dans mes mains offertes que du silence, que reste-t-il que ces sonneries qui tombent dans le vide, que reste-t-il de nos amours ? S'il n'y a plus à bord que l'âpre résignation et le roulis triste, je ne suis plus sûre d'avoir envie.

Alors, alors peut-être, s'en remettre aux étoiles et parier sur demain.