samedi 3 janvier 2015

Deux mille quinze, à la vie !

Traditional-Simple Gifts by Yo-Yo Ma on Grooveshark


J'ai mis le pied dans deux-mille-quinze sans pleurer. Il y en aura toujours pour dire qu'on m'a vue 
dans le Vercors, et sans doute qu'à ce moment-là, accoudée au parapet de Port-Réal, j'étais prête à m'envoler. Mille fois j'allais et venais quand mon coeur bondissait dans ma poitrine serrée. 

***

Midi-trente-huit un lundi de décembre, le ciel froid d'un Paris d'hiver et sur un quai, cette drôle de frangine que j'ai si souvent entendue, le balcon glacé sous mes fesses et sa voix tendre contre mon oreille, la vie qui nous chahute et nos rires comme écho de ce que nous étions, de ce que nous serons. Midi-trente-huit un mardi, dans l'alcôve douce d'un café familier, ses mains contre mes mains, les larmes, tout ce qui nous échappe encore. J'ose à croire que le printemps reviendra et la petite fougue en nos deux ventres ne sera plus un souvenir un peu effacé, un peu oublié, ce genre de choses au sujet desquelles l'on se demande si elles ont réellement existé autrefois. Hier aussi, et le jour d'avant, et le jour d'avant et encore, cette maison scéenne que j'aime tant, des puzzles, et le doigt gourmand trempé dans le crumble aux fruits rouges et léché, les mains de B. dans mon dos, son visage proche du mien, toutes les questions qui n'en finissent pas pour définir cette drôle d'histoire qui se tisse et ce lien qui ne ressemble à aucun autre et que je décide de rompre, un matin de janvier plus tard. Les mots de F. me reviennent, si dire je t'aime est vide de sens il y a cette idée incroyable qu'il y a un peu de toi en moi et sans doute la réciproque est vraie. J'ai envie de le croire. Cette affirmation là, je suis faite de ceux qui me meuvent, je me construis de l'élan partagé. Il y a un peu de toi en moi, un peu de toi, un peu de lui, un peu de chaque esprit et de chaque corps qui jalonnent cette existence qui me meurtrit et me réjouit parfois dans le même temps et sans doute, il y un peu de moi en eux. Je n'ai pas trouvé à Sceaux toutes les réponses à mes doutes et à mes failles mais dans le train qui me ramène à ma chère Drôme, pour la première fois depuis des mois, je ne suis plus tourmentée. Une drôle de lune rousse pousse dans un ciel d'encre et derrière la vitre, les campagnes défilent à vive allure et plus nous allons vite, plus je me sens ralentir jusqu'à m'endormir contre l'épaule de mon voisin de siège qui, amusé par la jeune femme aux collants bariolés, au pouce coincé dans le bec, aux yeux larmoyants, n'ose plus bouger et me répète Là, là... tout ira bien, vous verrez... en souriant drôlement, en me tapotant maladroitement le bras.

Minuit, au premier jour d'an, il y a une tarte aux poires et au chocolat mitonnée par Tristan, le visage lumineux d'O. dans mon champ de vision et le bonheur que son sourire déclenche aussitôt en moi. Il y a bien sûr des embrassades qui n'en finissent pas, les prémisses d'amitiés que je veux espérer belles, des enfants endormis les uns contre les autres dans la chaleur des combles de cette étrange baraque de Port-Réal, il y a de la clairette de Die et l'ivresse légère qu'elle me procure. Il y a mes amis que je trouve beaux, les bras de mon amoureux quand Ginette valse en guinguette et la tête me tourne mais je ne peux m'arrêter de tourbillonner, nos corps aimés de s'embrasser et nos peaux amoureuses. A quelques heures de deux-mille-quatorze, je sors dans le vent givré de janvier ; il y a là un ciel d'ébène et je jurerais qu'un pinceau facétieux a déposé les tâches légères de nacre qui s'y accrochent encore. J'évoque ce dicton qui dit que l'année sera faite de ce par quoi on la débute ; il est question de ce qui fait sens et Vivien annonce le changement radical que nous nous apprêtons à vivre, oh oui comme la vie sera différente d'ici quelques semaines. Comme cela me réjouit. Comme cela m'effraie. Je ne sais plus quelle heure il est lorsque nous nous entassons dans les bagnoles et que nos souffles colorent les vitres de buée, je sais seulement que mes jambes me tiennent à peine lorsque nous arrivons à Da Twins, que je casse cinq oeufs dans cinq cent grammes de farine et un peu de lait. Il ne fait pas jour encore, je dépose sur la table du salon une assiette fumante des premières crêpes de l'année.

Deux-heures-trois un samedi de janvier, nous sommes encore sept à prolonger notre séjour à Da Twins et ce soir, A. nous a invités à partager un dîner et des jeux dans la maison aux mille couleurs. Le ciel est étonnamment clair et la nuit merveilleusement douce dans la forêt qui jouxte la propriété, je marche les mains dans les poches, m'éloignant de la lumière et des rires. A voix basse, je m'autorise une toute petite promesse pour débuter l'année, une promesse de bienveillance et de changement, un peu de doux entre moi et moi en conscience et pour acter la chose je m'astreins à sentir les limites de mon corps, le rythme de ma respiration, l'amplitude de mes mouvements. Dans la cuisine un peu plus tôt, alors que Palmyre et moi avions le souffle court d'un avenir incertain, Vivien nous rappelait que choisir c'est renoncer et peut-être ne voulons-nous pas renoncer, et peut-être voulons-nous tout obtenir, les rêves et les fantasmes, l'avenir et le passé, la douceur et la fermeté, l'amour et le dégoût, les enfants et la liberté, ah mais comment peut-on choisir quand la vie regorge de possibles ? Il y a peut-être dix ans que je vis avec ce poids qui noue douloureusement mes épaules. Il me semble que c'est le bon jour et le bon endroit pour me délester, ah si peu pourtant. Da Twins enchevêtrée, du feu dans la cheminée, assise en tailleur sur l'accoudoir d'un canapé, le téléphone collé sous le menton, un verre de Jurançon à la main. Da Twins ensommeillée, pieds nus sur le carrelage froid de la cuisine quand je presse des citrons dans de l'eau et du miel pour soigner les gorges douloureuses des habitants de cette maison. Da Twins imaginée, nos meubles dans un grand camion blanc, des jouets d'enfants dans les escaliers et de jolis rideaux à la fenêtre de la chambre du Château. Da Twins dans le soleil de dix-sept heures qui ne cesse plus d'embraser les collines de noyers, mes pas sur les chemins de terre devenus familiers, marcher marcher marcher, faire la course à la lumière, marcher toujours, marcher jusqu'à épuisement, marcher jusqu'à ne plus penser, marcher dans la solitude, marcher encore.

***

J'ai mis le pied dans deux-mille-quinze sans pleurer, les épaules droites malgré des mains un peu tremblantes. J'ai songé on va s'aimer encore là, pendant des années, ah ! oui ! on va s'aimer encore, là pendant des années ! je suis montée sur le parapet qui domine Port-Réal, au croisement de la Vernaison et de la Bourne, il y avait peut-être trente mètres ou peut-être cent, j'ai eu un instant le vertige. J'ai cru que j'allais être emportée par une bourrasque soudaine, j'ai détourné le regard du sol brillant pour l'envoler un instant et haut dans le ciel, des lanternes japonaises ondoyaient sous le vent. J'ai mis le pied dans deux-mille-quinze sans pleurer, j'ai écarté les bras au plus fort et j'ai sauté dans le vide.