mercredi 2 avril 2014

que le temps d'un souffle de vent dans la cime d'un arbre




//Le concert a débuté et nous n'en finissions pas de gagner des parties de flipper les unes après les autres. Accoudée à la vitre lumineuse, je regardais la bille monter et descendre au rythme des coups de rein de Vivien et dans mon ventre il y avait comme une petite boule qui montait et descendait tout pareil. J'avais envie de coller mon corps transpirant à son dos humide, de coller mes lèvres à sa nuque et de rester là forever and ever, de rester là enlacés à regarder cette foutue petite bille rebondir. Ce soir là, nous avons allumé une cigarette roulée comme aux temps où nous nous sommes rencontrés dans cette drôle de cage d'escalier, ce soir-là je crois que j'étais un peu ivre. Je me souviens de ma copine qui dansait et comme elle était belle, elle semblait si jeune, elle ressemblait à une lycéenne avec ses joues rouges d'avoir sauté et sa belle fougue, j'étais émue, j'avais la larme facile. Il parait que la vie m'a prise sous le bras et j'entendais et tu ne savais pas qu'on pouvait crever et revivre à nouveau / voilà dix ans, peu ou prou, je quittais la maison familiale, un peu par provocation, un peu poussée dehors et c'était la première gifle. Dix ans déjà que j'erre comme un navire à l'abandon, poussée par le vent, voguant au gré des vagues, baissant la tête dans la tempête et la relevant les yeux emplis de larmes, toujours, toujours / dans une toute petite pièce boisée, je regarde tomber mes vêtements sur le parquet doux. Deux mains tendres et plissées se posent sur mon corps, en dessinent les contours abîmés. Sur le beau visage marqué par l'âge, un sourire qui m'illumine et puis des mots, et puis des mots, et puis des mots, oh le pouvoir incroyable de ces mots enfilés comme autant de perles sur le collier de la rédemption / un mardi, j'ai installé Blanche contre mon coeur et j'ai marchémarchémarché jusqu'à la gare, et je suis montée dans le premier train ; au bout de la route, il y avait Cécile, il y avait Etienne, il y avait Laure ; nous avons parlé de Titou à Spa et de Chloé à Bruxelles, des conversations que nous poursuivons par écrans interposés et de quand nous pourrons enfin nous serrer dans des bras tremblants, reculer de deux pas pour mieux nous regarder et nous serrer encore, encore, palper ces corps, deviner la promiscuité que la distance efface d'une fois sur l'autre ; nous avons parlé de nos enfances enlacées, de notre mère qui se bat. Il y a eu du thé et des larmes, des instants de grâce, je suis rentrée à Toulouse le soir-même, pleine d'e(ux) / Sur la photo, je prends conscience pour la première fois du regard à la fois flou et si net de la femme que j'ai aimée le plus au monde, je la vois me regarder comme elle me regardait autrefois, mettant dans ses yeux tout l'amour du monde et cette conviction que je réussirais ma vie ; je reconnais sur son visage la fierté dont elle m'enveloppait lors de nos interminables balades à bicyclette et quand j'en demandais encore, encore ! pour prolonger ces moments avec elle, et quand elle ne tenait plus sur son vélo et que je restais des heures à son chevet pour lui raconter mes virées dans le cdi silencieux du collège dont j'avais chipé les clefs et quand ses mains tremblaient et quand elle est morte loin de moi / j'ai envie de me croire bachelière encore une fois, tout recommencer dans la stabilité fraîchement acquise, m'inscrire de nouveau dans cette discipline que j'avais soigneusement choisie à dix-sept ans, puis abandonnée quand tout s'est fait trop dur. Cette fois où la vie m'a bousculée très fort, qu'il a fallu quitter l'université et entrer les premiers salaires de ma vie de très jeune fille, aux dépens de tout le reste. Oh, donnez-moi le droit de prendre cette enfant de dix-sept ans-ou-à-peu-près, cette enfant de presque vingt-sept ans dans mes bras et de lui dire va ma belle, la vie est devant, la vie est devant et le monde est à portée de main //

***

Ecoutez écoutez ce texte magnifique de Stig Dagerman et la prochaine fois que vous passerez la porte de votre bibliothèque, cherchez son Automne Allemand, il est si terrible, et si beau aussi.