dimanche 26 octobre 2014

Mentre el sol esperavem

L'estaca by Lluís Llach on Grooveshark

Ces cuillers là passaient de main en main, de bouche en bouche et personne n'aurait songé à s'en offusquer ; dans les verres dépareillés le vin ne cessait de couler, ils se moquaient de mon acharnement à ne boire que du blanc, cet Apremont délicieux ; et puis il y avait les rires, les moqueries douces, les plats qui mijotent alors qu'ils ont été cuisinés à tant de mains. Il y avait une enfant qui n'était pas la mienne et qui frottait sa joue ronde contre ma main, les balades, les baisers volés et ceux offerts ; au coeur de ce joyeux chahut, ma copine se trouvait une place parmi les miens. Dans un bocal à confitures, Vivien plongeait une main émue et en ressortait des dizaines de feuillets colorés, des photos et des mots tendres, des esquisses et des plaisanteries, de la pâte à rêves. Contre mes yeux clos, le torse de B. s'enflait et se dégonflait, sa respiration se fondait dans mon cou. Entre deux verres, entre deux mondes, O. évoquait les travaux de la grange et l'aménagement de la maison pour que nous puissions y vivre bientôt, presque demain. A quelques heures de là, j'avais un rendez-vous pour inscrire Blanche à la crèche du coin, et peut-être un autre dans l'école que découvrirait bientôt Camille. La sauge poussait dans le jardin, le jardin-le terrain-l'immensité, et le romarin, le bassin et le banc blanc, Maxime disait que nous partirions demain reconnaître chaque arbre, je répondais oui-oui-oui en souriant. Je pensais à A., souvent, comme elle aurait aimé cette atmosphère douce-amère et ces pas qui s'entrecroisent depuis tant d'années, comme elle aurait senti elle aussi le frisson contre un mur de pierres pas tout à fait sec d'une pluie d'automne. Il y avait quelque chose de mon enfance dans ces jours là où chacun vivait avec les autres et avec soi ; j'ignore souvent ce que je tiens de mes parents, la réponse était là, ils m'ont transmis l'esprit clanique, je le saisis dans toute son entièreté désormais. J'aurais pu mourir de cette vie-là, j'aurais pu mourir de plénitude. A deux heures de la vie, chacun avait trouvé un matelas et des rêves, il ne restait que Maxime et moi dans le salon éclairé et son sourire, les amis, son sourire depuis sept ans, c'était le monde qui défilait ; dans ces petites rides aux commissures des lèvres on ne voyait que le reflet d'une vie faites de ces amitiés pleines qui nous forgent et nous modèlent. Lorsque les nuages se sont levés, il n'existait plus que ce ciel unique, ce ciel d'octobre deuxmillequatorze, ce ciel qui ne viendrait jamais plus, ce ciel qui s'offrait. Je me suis étendue dans l'herbe détrempée et d'épuisement, de joie, de doutes et d'espoirs, j'ai pleuré longtemps.